Cette année les rencontres de la photographie africaine de Bamako ont sonné un nouveau départ risqué.

Plusieurs changements font de cette biennale une entreprise singulière. L’institut français qui était jusqu’ici co-producteur de l’évènement n’est plus que partenaire, laissant ainsi une grande marge de décision à l’équipe de direction. Ce choix se fait sentir non seulement dans la mise en place des expositions parfois chancelante mais également dans la vision globale menée d’une main de maître par le directeur artistique, basé à Berlin, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, qui entend ouvrir la biennale au panafricanisme, faisant la part belle à la diaspora africaine et aux multiples langues du continent.

Jihan El-Tahri, ‘Comrads’ et ‘Relics of Light’

L’érudition de Bonaventure Soh Bejeng Ndikung a pu donner quelques frayeurs aux artistes lors de la lecture de l’appel a candidatures dont le thème apparaissait obscur tant le texte était théorique et bardé de références. Le titre ‘courants de conscience, une concatenation de ‘dividus’ » donne le ton. Néanmoins, la très riche sélection de 85 artistes photographes et vidéastes (peut être trop ambitieuse diront certains) a donné corps à une vision généreuse et contemporaine de ce que les Africains et la diaspora africaine apporte aujourd’hui dans une période où les artistes africains sont de plus en plus reconnus mondialement.

Dès le départ la direction artistique a valorisé un imaginaire fortement politisé en mettant l’accent sur la diaspora africaine et sur les femmes photographes. Les riches débats organisés lors de la première semaine ont fait la part belle aux réflexions post-coloniales, ainsi qu’aux mécanismes de résistance et de création avec une influence certaine des auteurs anglo-saxons. La mise en valeur des collectifs tels que Komoingue (USA) et Invisible Borders trace un chemin à suivre qui devrait inspirer les photographes souvent précaires de part le monde. Une autre preuve que la photographie africaine n’est pas périphérique mais au contraire, à l’avant-garde des réflexions contemporaines, est la forte présence féminine avec des photographes telles que Fatoumata Diabaté (Mali) qui dirige l’Association des Femmes Photographes du Mali mais aussi le collectif MFON: Women Photographers of the African Diaspora. Il s’agit une fois encore de permettre à chacun de se définir soi-même et de définir l’autre, et de s’organiser pour que cela soit possible lorsque l’on appartient à une catégorie sociale généralement mise à l’index.

Parmi les multiples thèmes abordés, nous retiendrons l’accent mis sur la nécessité d’écouter les photographies en convoquant notre oreille intérieure. Tina Campt introduisit avec brio ce rapport sensuel aux images en nous aidant à percevoir le murmure tranquille qui se dégage de ces oeuvres. Ensuite Teju Cole partagea son expérience de Bamako en nous offrant des extraits visuels et audio, capturé lors de cette biennale, proposant à l’audience une expérience profondément égalitaire de ce qui est souvent conçu comme un vol ou d’une moins une prise de vue. Cette approche a bien entendu favorisé l’entrée de plusieurs vidéos fortes comme l’envoutante ‘Possession Zar’ de Theo Eshetu en Ethiopie, qui plonge le spectateur dans une transe par laquelle la distance entre le film et la salle se dissipe. Plus modestement le film en split-screen de Santiago Mostyn s’attache à montrer comment dans l’histoire coloniale et contemporaine le corps noir est objectifié comme une des matières premières extraites à l’âge des catastrophes humaines et naturelles de la capitalocène.

Enfin, notons le retour des archives, qu’elles soient engagées, comme celle de l’écrivain et activiste américain Richard Wright qui sillonnait le Ghana à l’aube des indépendances (exposées par le groupe Otolith), ou qu’elles soient populaires comme les enregistrements sonores des immigrés marocains analphabètes que l’artiste marocain Badr El-Hammami convoque, ou les cartes postales chantant les paysages pittoresques qu’il brûle à petit feu. Les archives s’invitent aussi loin des musées grâce à Moussa Barry Fall qui expose des portraits de famille dont certains ont été pris par des maîtres comme Malick Sidibé ou Seydou Keita. Les tirages jaunis sont placés sous verre dans la cour poussiéreuse de sa concession où vivent plus de trente personnes, une mise en scène qui rappelle ce que la photographie a de central dans la construction d’un tissu mémoriel au quotidien. Sans pouvoir noter ici toutes les oeuvres, terminons par le travail collectif dirigé par Nicola Lo Calzo en Haïti qui retisse les liens de la mémoire tragique de l’esclavage transatlantique à la croisée des témoignages présents et passés du massacre de Kazal en 1969, sous la dictature de François Duvalier. Une approche historique essentielle dans une biennale qui se veut politique autant qu’artistique, les deux ne faisant qu’un.

Otolith group, ‘Nucleus of the Great Union’

La richesse des débats se retrouve également dans les publications d’Archive Books qui reproduisent fidèlement le tournant intellectuel et esthétique de cette biennale, centré sur le panafricanisme, initié par Bonaventure Soh Bejeng Ndikung et son équipe curatoriale formée par Aziza Harmel, Astrid Sokona Lepoultier, Kwasi Ohene Ayeh. On y trouvera des poèmes magnifiques et des textes de jeunes critiques ou d’acteurs confirmés de la scène artistique. On regrettera l’absence d’un texte de Lionel Manga, qui était invité par la RAW académie pendant le vernissage des Rencontres, et qui a exprimé avec une clarté déconcertante la nécessité de mettre en image la synchronisation des corps qui est mise à mal par le découpage actuel du temps et des relations sociales. Heureusement d’autres auteurs nous inspirent tout autant, comme celui d’Olivier Marboeuf qui nous rappelle que le discours de l’anthropocène oublie trop facilement que la rupture entre l’homme et la nature n’a pu se faire qu’au prix d’une mise au banc d’une partie de l’humanité considérée comme sauvage. Enfin, Simon Njami exhorte les artistes à ne pas être des idéologues mais des producteurs du sensible. Et c’est bien ce que l’on retiendra de cette rencontre qui se tient 60 ans après les indépendances. La force des artistes est leur capacité à créer des outils sensibles mis à la disposition de tout un chacun, afin de questionner la définition de soi et du monde qui nous entoure. Le choix le plus essentiel est donc, comme toujours, de laisser les artistes africains et de la diaspora se définir eux-mêmes, se livrer aux regards avec courage et exigence. Comme l’affirmait Njami avec James Baldwin, « Il faut révéler l’exigence des choses ».

Pour conclure il ne faudrait pas oublier le bel effort des collectifs maliens, comme l’Association des Femmes Photographes du Mali ou comme Yamarou, qui avec des moyens financiers réduits sont parvenus à exposer de nombreuses photographies de qualité sur les murs des quartiers populaires de Bamako regardées et discutées à toutes heures par la population. Les rencontres avec des photographes africains comme Lebon Chansard Ziavoula, le collectif ‘invisible borders’ ou Yvon Ngassam ont donné des débats passionnés sur des sujets aussi divers que le visible et l’invisible dans la photographie, la mémoire collective ou encore les drames de l’immigration contemporaine. Ici peut-être plus qu’ailleurs peut-on saisir ce que le désir a de vivant, et combien il est oublié dans les critiques artistiques contemporaines. Ces expositions ont montré ce que la jeunesse apporte d’essentiel à la production sensible aujourd’hui comme au temps de Malick Sidibé.

Les 12emes rencontres de la photographie africaine marquent un changement certain de direction. Un détachement subtil de l’emprise culturelle française s’est produit sur tous les fronts, qu’ils soient financiers, linguistiques et surtout curatoriaux. Une première qui convaincra on l’espère à l’avenir les sponsors africains de soutenir cet événement important. On attend avec beaucoup d’impatience de découvrir ce que nous réservera la prochaine édition. En attendant rendez vous à Bamako afin de découvrir les oeuvres exposées jusqu’au 31 janvier 2020.

Adama Jalloh, ‘Love Story’

Publié par Elise Billiard

Elise Billiard Pisani est anthropologue et directrice artistique indépendante. Elle a dirigé le programme culturel sur les questions d’exil pour l’ECOC Valletta2018. Elle a fondé avec le photographe David Pisani une résidence d’artistes et d'auteurs dans le sud-ouest de la France. BRAZZA Art residency est ouverte à tous.