Appropriation culturelle, gentrification et mouvement hip-hop

Il faut comprendre le lien entre représentation et domination pour comprendre la violence de la colonisation.

Stuart Hall

Avez-vous remarqué que lorsqu’il s’agit d’inventer et de faire preuve de créativité, les Noirs sont toujours au rendez-vous; alors que lorsqu’il s’agit de retirer les bienfaits matériels de cette créativité, ils sont massivement remplacés par des membres du groupe hégémonique?

Je vous entend déjà me parler de Jay-Z, Kanye West, Drake et consor. Certes, aux Etats-Unis les cas de « Eminem » semblent moins courants qu’en Europe. Il n’en est pas moins que l’industrie de la musique rapporte plus à quelques producteurs majoritairement blancs qui tirent leurs bénéfices du travail d’artistes et musiciens musiciens noirs. Tout comme en Belgique… Je ne me suis pas remise du choc de l’exposition Yo à Bozar l’année dernière. Une exposition sur le hip-hop qui pourrait vous faire croire que ce ne sont pas les minorités visibles de Belgique qui se sont appropriées ce mode d’expression créé par des enfants d’immigrés noirs du Bronx à New York, mais bien une bande de bobos de gauche… descendants de vikings… Même constat aux soirées de la Zulu Nation en Belgique, mouvement fondé par Afrika Bambataa, autre pionner du hip-hop originaire du South Bronx de New York dans les années 1980. ! Le public qu’on retrouve à ces événements ressemble tout simplement à des nouvelles stars du hip-hop comme Orelsan et Roméo Elvis!

Au secours, ils nous ont volé notre hip hop, les mecs ! (Une personal joke, pas très marrante qui fait référence au titre d’un article paru dans Le Figaro en ligne en septembre 2017 où Julien Volper, conservateur du Musée Royal de l’Afrique Centrale de Belgique s’inquiétait de voir les musées occidentaux vidés suite aux demandes de restitution des biens mal acquis)…Même parmi les artistes street art dont on peut admirer le travail en galerie d’art à Bruxelles, on retrouve des artistes comme C215 qui n’ont rien à voir avec le mouvement hip-hop, qui lui l’affirme ouvertement. C’est un artiste street art mais pas un graffeur. Ainsi à côté d’un véritable pionnier du mouvement, 100 % respecté comme Kool Koor qui a commencé sa carrière en taguant avec une bombe aérosol et à la main levée dès l’âge de 13 ans dans les métros new yorkais, on retrouve des artistes qui travaillent uniquement au pochoir. Parmi eux, certains n’ont jamais utilisé de bombe aérosol et d’autres ne dessinent même pas leurs pochoirs eux-mêmes!

On constate donc deux phénomènes parallèles dans le mouvement hip-hop: son embourgeoisement ou gentrification qui apparaît dès ses débuts, et l’appropriation culturelle ou récupération par le groupe hégémonique qui apparaît plus tard dans son évolution. Si le phénomène de gentrification peut concerner des artistes pionniers du mouvement, le phénomène d’appropriation culturelle, lui se fait toujours au détriment de ceux-ci.

Qui se souvient encore que la musique Rock était un style exclusivement inventé par les Afro-Américains?

Kool Koor est l’un des rares artistes street art en Belgique (pour ne pas dire l’unique) à être à la fois un pionnier du mouvement graffiti dans le hip hop et à trouver sa place dans les galeries d’art et musées internationaux.

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles fin des années 1970 de parents congolais. J'obtiens un Master en Histoire de l'art africain classique et contemporain à l'université libre de Bruxelles en 2007, après des candidatures en droit et une première expérience professionnelle. J'ai ensuite travaillé en galerie d'art spécialisée dans les artistes de la diaspora africaine et la Harlem Renaissance à New York. Entrepreneuse culturelle depuis mon retour en Belgique en 2009, j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société et monte des projets qui correspondent aux valeurs de justice sociale et environnementale.

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