Choisir la non-mixité raciale et de genre en milieux militants

Pour citer cet article : Boulbayem L. (Déc. 2019) « Choisir la non-mixité raciale et de genre en milieux militants », Analyse n°6, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

Ce 24 novembre 2019 a eu lieu à Bruxelles une manifestation nationale contre les féminicides et les violences faites aux femmes. Elle a été suivie le lendemain, 25 novembre 2019, par une journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes.

Lors de cette marche du 24 novembre, plusieurs groupes et associations féministes ont tenu les rangs et brandi leurs slogans. Un de ces groupes, le bloc radical féministe, a défilé en non-mixité choisie raciale et de genre. Plus précisément, ont fait partie de ce groupe des personnes s’identifiant comme femmes et non-binaires issues de groupes racisés minoritaires. Le rassemblement en non-mixité choisie est un positionnement qui, généralement, soulève de nombreux débats et qui n’a évidemment pas manqué d’interpeller lors de cette manifestation.

La pratique du rassemblement en non-mixité choisie s’est formalisée dans les années 1960 aux États-Unis. En effet, au cours de la lutte pour les droits civiques et politiques des Afro-Américains, le besoin impérieux s’est fait ressentir, pour ces groupes sociaux opprimés et discriminés par les groupes dominants de se retrouver en non-mixité choisie. Il s’agissait là principalement de libérer la parole sans risquer qu’elle se voit délégitimée, d’avancer sur les thématiques et questions spécifiques liées à leurs oppressions sans risquer de se faire silencer par les white tears[1] de ceux qui se considéraient comme les « bons blancs »[2], pour notamment s’organiser autour de luttes communes pour leurs droits.

Aujourd’hui, ce besoin d’organisation en non-mixité choisie sur des questions collectives liées aux minorités est malheureusement toujours criant. Cette prise de position en faveur de rassemblements non-mixtes peut-être perçue comme radicale par certains, et provoque des clivages au cœur même des mouvements militants. Certains crient au communautarisme tandis que d’autres brandissent l’exclusion comme argument contre les réunions en non-mixité choisie.

Pourtant, lorsque des syndicalistes se réunissent en non-mixité choisie pour discuter des actions qui les concernent, ils n’invitent ni les cadres, ni les patrons et cela ne semble choquer personne. Le deux poids deux mesures pointe son nez à nouveau.

Cependant, l’histoire nous aura appris que la radicalité a le mérite de faire bouger les lignes afin de pouvoir enfin faire avancer le consensus sociétal sur les questions liées à la domination de certains groupes sur d’autres ainsi que pour ne pas reproduire les inégalités et discriminations présentes dans la société.

Pourquoi se rassembler en non-mixité raciale et de genre ?

Les personnes qui ont défilé sous la bannière du bloc radical féministe sont toutes issues de mouvements militants, toutes racisées et ont toutes subi des oppressions et discriminations de la part de groupes dominants, dans leurs activités quotidiennes et parfois au sein même de leurs groupes de militance. Ce sont là des situations extrêmement violentes, où des femmes ayant baissé leur garde, se pensant en sécurité, se sont vues infantilisées, tokenisées[3], délégitimées et utilisées. Le bloc radical du 24 novembre est né suite à une réflexion sur la place dans le mouvement féministe militant, des femmes racisées et issues de groupes minoritaires, ainsi que pour répondre à un besoin fondamental de sécurité et de libération de la parole dans un cadre bienveillant et respectueux.

Le féminisme dit mainstream[4] tel que conceptualisé, est plutôt ethno-centré, c’est-à-dire que ce mouvement se targue d’être de tous les combats féministes, alors qu’il lutte essentiellement contre les discriminations auxquelles font face les femmes issues de groupes majoritaires et privilégiés. C’est un combat évidemment important car de nombreuses oppressions touchent toutes les femmes, quelles que soient leur condition, ce point n’est pas remis en question.

Cependant, il faut souligner le fait que de nombreuses associations et groupements féministes tendent à dénigrer ou pire occulter et nier, des questions plus spécifiquement liées aux femmes issues de minorités (notamment sur l’ethnicité, les convictions religieuses, les handicaps, le statut économico-social, etc.). Dans un cadre sociologique, ce féminisme dit mainstream pourrait être qualifié de féminisme dominant. Dans ce contexte, de nombreuses femmes racisées et en minorité ne se sentent pas toujours écoutées, et sont parfois même silencées dans une violence inattendue dans ces milieux censés être des espaces safe[5].

Un exemple édifiant de ce féminisme civilisationnel[6]et clivant peut être trouvé dans les réactions suscitées en France après que des marques de mode aient décidé de créer des lignes de vêtements spécifiquement adressées aux femmes portant le voile. On peut citer notamment Nike, qui a lancé le fameux burkini provoquant ainsi polémiques, débats houleux et discriminations[7].

Les positions indignées n’ont pas manqué, Laurence Rossignol, alors Ministre des Droits des femmes n’a pas hésité à juger « ces marques irresponsables », et a eu l’indécence de comparer les femmes choisissant de porter le voile aux « aux nègres américains qui étaient pour l’esclavage »[8]. Entre négrophobie, stigmatisation, essentialisation discrimination et amalgames douteux, la violence de ce genre de propos, tenu par une Ministre qui plus est, devrait finir de convaincre n’importe quel détracteur de l’importance de la non-mixité choisie. Imaginez une minute une réunion en mixité raciale et de genre, où l’on aborderait cette problématique. Il faudrait probablement perdre du temps et de l’énergie juste à convaincre ceux qui n’auraient pas jugé le droit de porter le voile librement comme une action féministe. En non-mixité choisie, on passerait probablement ce temps précieux à l’analyse et à la mise en place d’outils afin de faire cesser les discriminations sans avoir à convaincre de l’utilité de cette problématique.

Par conséquent, il s’est avéré fondamental, lors de la marche du 24 novembre 2019, de pouvoir se rassembler dans une solidarité sécurisée afin de pouvoir se confier librement et porter des revendications plus spécifiques et très souvent, peu entendues, comprises ou médiatisées.

Des slogans et actions qui interpellent et questionnent

L’une des actions concrètes des participantes au bloc féministe radical de ce 24 novembre 2019 a été de créer plusieurs banderoles et autres placards portant des slogans propres aux oppressions et discriminations subies par les femmes issues de groupes minoritaires. D’autres panneaux abordaient également des thématiques qui leur semblent fondamentales, telles que la décolonisation, la lutte contre le capitalisme, la liberté de disposer de son corps (on pense par exemple, au port du voile, décrié par nombre de groupements féministes dits progressistes et de gauche, niant ainsi les libertés individuelles de beaucoup de femmes)[9][10], la lutte contre l’homophobie, les inégalités socio-économiques, la protection des travailleuses du sexe etc.

L’un des slogans ainsi brandi a suscité plus de réactions que d’autres, on pouvait y lire  « Les hommes nous violentent, les femmes blanches nous trahissent ».

Il est intéressant de constater qu’il est clairement d’intérêt public d’aborder franchement les questions liées à la non-mixité raciale vu les réactions suscitées par ce slogan lors de la manifestation. On repense également au tollé provoqué par un évènement ponctuel organisé en non-mixité choisie et réservé aux femmes afro-descendantes par le festival Nyansapo à Paris en 2017[11] .

Les premières personnes interpellées par cette bannière, radicale de par son message, ont été des femmes blanches d’un certain âge, qui en réaction à chaud ont rétorqué qu’elles n’avaient, elles, jamais trahi personne !

Il a donc fallu user de patience et de pédagogie pour expliquer à ces femmes, la raison d’être de ce slogan, et il est apparu clairement qu’elles n’avaient jamais dû se confronter ni subir les oppressions liées à l’appartenance ethnique, aux convictions religieuses, aux orientations sexuelles, à la couleur de peau… De leur position privilégiée de femmes issues de groupes dominants, elles ne conçoivent même pas le fait que des femmes puissent faire subir des oppressions à d’autres femmes en niant leur humanité, en les infantilisant, en confisquant leur parole, en délégitimant leurs expériences et vécus.

C’est là un exemple flagrant de privilège, le luxe de l’ignorance, qui est révélateur du besoin de non-mixité de genre mais également, raciale[12].

À l’aube de 2020, toujours du deux poids, deux mesures ?

Selon le sociologue français, Alban Jacquemart, dans son ouvrage Les Hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable : « En instaurant la non-mixité, les féministes [mettent] en évidence la position de dominant des hommes. Or, les dominants n’acceptent pas d’être renvoyés à leur position de dominants »[13].

Ce propos prend tout son sens lorsque l’on analyse la mixité, ou plutôt son absence, dans les institutions publiques, les médias, les conseils d’administration, etc. Cette question commence à peine à faire surface, sous l’impulsion notamment de mouvements féministes et antiracistes.

On peut se poser la question de la malhonnêteté intellectuelle à l’œuvre lorsqu’est critiquée la non-mixité raciale et de genre dans les mouvements militants alors même que nombre lieux de pouvoir sont essentiellement composés d’hommes, blancs, dans la trentaine, et cela ne semble choquer personne. Où sont les débats houleux, les réactions indignées et les appels aux valeurs démocratiques ?

Il est également important de souligner, comme le rappelle justement la journaliste et militante Rokhaya Diallo, que la non-mixité est un outil, un moyen de lutte et non une finalité « les réunions afroféministes non mixtes n’ont en aucun cas vocation à proposer un projet de société ségrégationniste définitif puisqu’elles s’inscrivent dans la temporalité d’un événement ponctuel »[14]

Force est de constater, qu’une fois encore, une grille de lecture ethnocentré est appliquée pour critiquer les actions, pourtant nécessaire et salutaires, des mouvements minoritaires afin de conserver privilèges et pouvoir.

La non-mixité choisie fait-elle avancer la cause militante ?

Il semble très important aujourd’hui de pouvoir aborder sereinement les questions liées à la représentation et à l’organisation autonome des groupes minoritaires. Il est également primordial d’engager un travail collectif pour l’abolition réelle des privilèges des groupes majoritaires et dominants.

Tant que ces sujets ne trouveront pas leur place pleine et légitime au cœur du débat public, ils seront débattus de manière plus radicale, car si pour certains, ces questions ne méritent pas une attention et action franche et ancrée dans la société civile, elles n’en sont pas moins primordiales pour beaucoup d’entre nous. C’est là que la non-mixité choisie prend tout son sens.

Pour simplifier le débat, on pourrait se demander qui est plus à même de répondre à des questions et problématiques liées à son propre vécu ? Qui est le/la plus légitime pour sa propre libération ? Si l’on mettait l’humanité en priorité, avec tout ce qu’elle a de complexe et de non-binaire, il n’y aurait même pas lieu de débattre de la légitimité et de l’importance de la non-mixité choisie.


[1] En français : « larmes blanches », il s’agit-là d’un concept né aux États-Unis. Il s’agit des états émotionnels des personnes non racisées se sentant visées personnellement lorsque sont abordés des sujets tels que la colonisation, les privilèges, les discriminations et dominations, etc. et qui par là empêchent le débat d’avancer.

[2] J’invite le lecteur anglophone à écouter le podcast (ou lire la retranscription) référencé ci-après, qui mets en contexte le concept de white tears. Mis en ligne le 28 novembre 2018, consulté le 14 décembre 2019. Disponible à l’adresse : https://www.npr.org/sections/codeswitch/2018/11/28/649537891/when-the-white-tears-just-keep-coming?t=1576762616618.

[3] Anglicisme : pour signifier qu’une personne racisée n’est présente que pour faire bonne figure et ne pas se voir taxé de xénophobie ou de racisme.

[4] En français : féminisme traditionnel, conventionnel.

[5] En français : sans danger, sûr, sécurisé.

[6] Andrea d’Atri, Déconstruire le féminisme civilisationnel. À propos d’un féminisme décolonial, de Francoise Vergès. Mis en ligne le 17/08/2019, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.revolutionpermanente.fr/Deconstruire-le-feminisme-civilisationnel-A-propos-d-Un-Feminisme-Decolonial-de-Francoise-Verges.

[7] Julien Vlassenbroek, Dérive de « l’arrêté burkini »: des femmes verbalisées car voilées sur la plage. Mis en ligne le 24/08/2016, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_derive-de-l-arrete-burkini-une-femme-verbalisee-car-voilee-sur-la-plage?id=9386381.

[8] Gaëlle Dupont, Les propos de Laurence Rossignol comparant le voile à l’esclavage soulèvent un tollé. Mis en ligne le 31/03/2016, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html.

[9] Tweet de la féministe française Isabelle Alonso, assez révélateur des clivages entre féministes dites mainstream et féministes intersectionnelles et issues des minorités. Mis en ligne le 8/02/2018, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://twitter.com/IsAlonsOfficiel/status/961549094039801856.

[10] On pense également aux prises de position de la féministe Elizabeth Badinter. Ici dans : Marianne, Elisabeth Badinter et la « mode islamique : Les femmes doivent appeler au boycott de ces enseignes ». Mis en ligne le 02/04/2016, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.marianne.net/societe/elisabeth-badinter-et-la-mode-islamique-les-femmes-doivent-appeler-au-boycott-de-ces.

[11] Mis en ligne le 02/06/2017, consulté le 18/12/2019. Disponible à l’adresse : http://www.slate.fr/story/146466/non-mixite-rokhaya-diallo.

[12]Pour aller plus loin :

« J’en veux à la France de faire de nous l’Ennemi Public Numéro Un »
http://www.bepax.org/publications/analyses/la-non-mixite-outil-d-auto-enfermement-ou-d-auto-emancipation,0000875.html.

[13] Alice Olivier, « Alban Jacquemart, Les Hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable (Presses universitaires de Rennes, 2014) », Sociologie [En ligne], Comptes rendus, 2016, mis en ligne le 08 septembre 2016, consulté le 19 décembre 2019. Disponible à l’adresse : http://journals.openedition.org/sociologie/2925.

[14] Rokhaya Diallo, La non-mixité, un outil politique indispensable. Mis en ligne le 2/06/ 2017, consulté le 19/12/2018. Disponible à l’adresse : http://www.slate.fr/story/146466/non-mixite-rokhaya-diallo.

Références

  • Rokhaya Diallo, Non-Mixité, Mis en ligne le 02/06/2017, consulté le 18/12/2019. Disponible à l’adresse : http://www.slate.fr/story/146466/non-mixite-rokhaya-diallo.
  • Alice Olivier, « Alban Jacquemart, Les Hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable (Presses universitaires de Rennes, 2014) », Sociologie [En ligne], Comptes rendus, 2016, mis en ligne le 08 septembre 2016, consulté le 19 décembre 2019. Disponible à l’adresse : http://journals.openedition.org/sociologie/2925.
  • Andrea d’Atri, Déconstruire le féminisme civilisationnel. À propos d’un féminisme décolonial, de Francoise Vergès. Mis en ligne le 17/08/2019, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.revolutionpermanente.fr/Deconstruire-le-feminisme-civilisationnel-A-propos-d-Un-Feminisme-Decolonial-de-Francoise-Verges.
  • Gaëlle Dupont, Les propos de Laurence Rossignol comparant le voile à l’esclavage soulèvent un tollé. Mis en ligne le 31/03/2016, consulté le 19/12/2019. Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html.