Etre étranger chez soi

« Etre étranger chez soi » une citation de James Baldwin

Le concept de race d’un point de vue biologique versus sociologique

Les généticiens l’affirment, il n’ existe qu’une seule race humaine. Pourtant, dans la société capitaliste et globalisée actuelle se côtoient deux races bien distinctes : les Blancs et les autres, les Non-Blancs. Ce qui est blanc est universel et sans limite. Ce qui est non blanc est anecdotique, un cas particulier sans importance. Les groupes de personnes racisées qui se rassemblent et se comportent comme s’il en était autrement sont immédiatement accusés de  communautarisme et de repli identitaire.

S’il m’arrive d’affirmer que mon point de vue est celui d’une femme noire, j’entends par là celui d’une non-blanche, d’une personne racisée, issue d’une minorité visible en Belgique. Je parle bien de l’identité sociale et non biologique. Quand on est identifié comme autre, peu importe si c’est beaucoup ou un peu. Le(la) dominant(e) voit en la personne racisée un(e) autre, un(e) donc étranger(ère) parmi les siens.

Cela n’empêche pas d’opérer une   hiérarchie de manière consciente ou non parmi le « troupeau » d’étrangers qui l’entourent. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit, « Les Arabes, je peux pas les blairer. Mais vous les Noir.e.s, je vous aime bien. Vous n’êtes pas pareils ». Ben, oui, tout le monde aime avoir un ami noir, ils sont tellement marrants et dociles! Comme s’il s’agissait d’un compliment qui m’était adressé et que cette confidence était susceptible de créer une affinité avec mon interlocuteur?

Parallèlement, j’ai déjà observé que certain(e)s métisses pensent que comme ils (elles) ont du « sang blanc », ils (elles) devraient encore plus que d’autres être traités comme des pairs par ces derniers. Ils se désolidarisent des Noir.e.s et pensent faire partie d’une certaine élite, ou au moins mériter un traitement à part. Or, le problème n’est pas qu’on les traite comme des Noir.e.s. Le problème c’est qu’on traite les Noir.e.s comme un groupe de citoyens de secondes zone. Accepter cette différenciation équivaut à donner raison aux personnes racistes, convaincues de la supériorité de la race blanche et de l’infériorité des autres. Et pour autant que je le sache, il n’y a pas de race supérieure ou inférieure …

L’objet de mon propos c’est les identités sociales et non biologiques. J’observe des faits de société et je parle d’expériences réelles vécues par moi ou par d’autres.

Assimilation, invisibilisation

Mes professeurs à l’école ont toujours agi comme si j’étais transparente. D’un côté, ils faisaient parfois des remarques sur « notre peau » à mon frère et à moi qui était si douce ou sur notre propreté irréprochable et notre odeur de savon, louant ainsi les soins que notre mère nous portait. Comme si c’était un fait absolument étonnant et remarquable.

En classe, lorsqu’il fallait parler de nos ancêtres les Gaulois, aucun instituteur n’a jamais jugé nécessaire de préciser qu’il était conscient que ça ne s’adressait pas à l’un de nous. Tout se passait comme si nous étions là par accident et que seuls les Blancs  avaient le droit de se voir enseigner l’histoire de leurs ancêtres. Je me souviens exactement du sentiment désagréable que cela provoquait en moi. J’étais à l’école primaire. Une école où je n’ai presque que des bons souvenirs ceci dit. Mais pas celui-là.

La même sensation m’envahit encore régulièrement. C’est le malaise qu’on perçoit à chaque micro-agression subie en silence, non verbalisée. La dernière anecdote qui me vienne le plus spontanément, c’était il y a quelques jours. Mes collègues de travail (des avocats) s’extasiaient sur l’oeuvre accomplie par Napoléon à travers la réalisation du Code Civil, alors que moi je me sentais plutôt concernée par les populations massacrées et pillées par ses troupes, sans parler du rétablissement temporaire de l’esclavage des Noir.e.s qu’on lui doit. Bref, comme de coutume dans ces cas-là, ils ont senti mon malaise et ont embrayé sur un autre sujet de conversation.

La fois où ils se sont interrompus en ma présence alors qu’ils commentaient la décision de l’Europe de durcir la fermeture des frontières aux migrants n’était pas mal non plus… hahaha

Ah, mais je me souviens d’une autre micro agression, plus récente. Elle date d’aujourd’hui. L’homme qui me sert des sandwichs presque tous les midis s’est aventuré à me faire une déclaration. Pendant qu’il me servait, il s’est adressé à sa collègue et a dit qu’il aimait les femmes exotiques. Je pense que c’était un compliment de sa part à mon égard. Le problème c’est que je ne me trouve pas exotique. Que la première fois qu’on s’est adressé à moi dans ces termes, j’ai dû réfléchir longtemps pour comprendre ce que l’autre voulait dire et en quoi ce terme me correspondait.  Je me suis déjà décrite de beaucoup de manières différentes mais exotique, jamais ! Quand j’étais enfant, dans ma famille, on disait de moi que j’étais intelligente et que j’avais du caractère. Et cet homme semblait dire que si je lui plaisais c’était parce que j’aurais été exotique… une belle plante sauvage? une panthère? Je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, c’est ce que j’ai ressenti: qu’ une partie de moi était niée, effacée, gommée, rendue invisible voire indésirable pour être remplacée par une identité générique qui ne m’appartient pas.

Enfant, j’ignorais pourquoi mes professeurs ne me parlaient pas de mes ancêtres. Je percevais un problème sans en comprendre les tenants et aboutissants. De même qu’ils omettaient de mentionner mes ancêtres (ce qui est blanc est universel, ce qui est non-blanc est anecdotique),  personne n’a pris le temps à cette époque de me dire que ce qui était vrai pour la majorité des élèves qui m’entouraient ne le serait pas pour moi: le fameux privilège de la blanchité, qui vient s’ajouter au privilège de la classe sociale et du genre.

J’ai donc grandi convaincue que j’avais et aurais toute ma vie les mêmes droits que n’importe qui d’autre de ma condition. Et ma condition n’impliquait pas ma couleur de peau mais bien mon savoir, mes connaissances, mes points à l’école, ma popularité issue de ma manière de me comporter, et plus tard, je pensais mes diplômes et mes compétences.

On me conseillait de faire des études universitaires, de préférence médecine ou droit, c’est tout. Comme j’ai étudié l’Histoire de l’Art, les gens s’empressent souvent de me dire que c’est difficile pour tout le monde avec ce diplôme. Si ce n’est que pour moi, c’est encore plus difficile que pour les autres! Nonobstant le fait que je parle couramment l’anglais et le néerlandais; que j’ai des connaissances musicales, que j’ai fait des candidatures en droit et organisé des festivals, travaillé dans des galeries d’art à New York… Ce que je veux dire, c’est que même avec un diplôme en Histoire de l’Art, n’importe quelle homme ou femme issu du groupe majoritaire dans ce pays possédant mon parcours et ma motivation occupe un poste à responsabilité dans une institution belge. Ce qui n’est pas (encore) mon cas.

Plusieurs difficultés peuvent se présenter aux personnes racisées directement issues ou non de l’immigration: classe sociale, race, genre, connaissance réelle du contexte socio-économique et politique, …Mais qui cette situation dérange-t-elle? Qui a envie de voir les choses changer?  La personne racisée, victime de discriminations. Les autres n’ayant absolument aucune conscience de leurs privilèges et position et/ou s’y sentant tout à fait à leur aise. Ils trouveront tout à fait normal de reproduire un modèle qui les placent au sommet de la pyramide.

Il m’est arrivé de passer des entretiens d’embauche avec des personnes plus jeunes que moi de plus de dix ans et qui semblaient trouver tout à fait normal que je gagne moins d’argent qu’eux pour un poste quasi similaire. Certaines se sont même montrées hostiles envers moi à partir du moment où j’exposais mes attentes salariales.

Je le vois bien dans le regard de certains sans-abris à la sortie des supermarchés lorsque je monte dans ma voiture avec mon fils… ils ont le regard ahuri de ceux qui se seraient réveillés un matin pour découvrir avec stupéfaction que le monde tournait à l’envers.

L’étranger-danger ou l’étranger-atout?

Parler de racisme en Belgique, c’est tabou. La plupart de mes amis et connaissances sont très vite fortement mal à l’aise lorsque je tente d’aborder ce sujet avec eux. Les personnes du groupe dominant prétendent que le racisme en Belgique n’existe pas mais qu’en France par contre, les Noir.e.s souffrent. Dans la même stratégie de déni, les Français prétendent qu’en France, tout va bien, mais qu’aux Etats-Unis par contre, les Noir.e.s souffrent. Et ainsi de suite. La seule chose qu’ils sont prêts et ont envie d’entendre est qu’ils sont géniaux et qu’ils n’ont rien à se reprocher par rapport aux privilèges dont ils bénéficient aujourd’hui. Et surtout, que si par le passé, ils ont commis beaucoup d’erreur, aujourd’hui heureusement, ça va mieux. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Positive attitude, yeah !

C’est comme si chaque pays avec des minorités visibles se méfiait de « ses Noir.e.s », ses anciens esclaves, ses anciens colonisé.e.s, immigré.e.s. Il se méfie de « l’étranger » de chez lui pour glorifier l’étranger d’ailleurs. Ainsi, l’étranger qui a conscience d’en être un et qui s’accepte comme tel, sera perçu comme un atout (Nicolas Divert, L’antagonisme de la figure de l’étranger dans les formations de la mode).

Par contre l’étranger qu’on a tenté d’assimiler et qui prétend légitimement avoir les mêmes droits que ceux du groupe dominant est perçu comme un danger, l’étranger-péril. Le plus souvent, celui qui se considère comme un étranger va chercher à devenir un atout. Il va chercher à démontrer qu’il possède des qualités extraordinaires, hors du commun. Et il sera plus enclin à être accepté par la société. La société belge et occidentale se présente alors comme une terre d’accueil et l’immigré se comporte comme un fils empli de gratitude pour sa nouvelle patrie.

D’ailleurs certaines personnes racisées acceptent  l’image stéréotypée et dégradante assignées aux personnes de « couleur » véhiculées par la propagande coloniale et les idées racistes du 19è siècle. Ils affirment que cette image ne s’adresse qu’à ceux qui sont réellement paresseux, fainéants et qui refusent les règles du pays qui les accueillent si généreusement. Selon ce raisonnement, ce sont ces personnes racisées assimilées qui en gros n’acceptent pas les injustices et discriminations et prétendent au même statut social que les Blancs qui deviennent une cible. Une cible pour les racistes issus du groupe dominant et une cible pour les personnes racisées soumises qui acceptent de jouer le jeu du dominant. Ces personnes racisées, soit travaillent et acceptent des travaux pénibles (parce qu’après tout un travail c’est un travail, et ils estiment que c’est toujours mieux que ce qu’ils auraient/ avaient dans leur pays d’origine) ; soit ils ont réussi à développer une compétence, un talent extraordinaire qui leur permet de tirer leur épingle du jeu. Ces non-Blancs affirment alors que les Blancs, rejettent uniquement les non-Blancs qui ne cherchent pas à s’intégrer et à réussir brillamment. Ils nient ainsi la question raciale en l’assimilant à une question de classe sociale, adoptant l’argumentation des dominants qui se disent ouverts d’esprit et qui veulent aider (le sympathisant gauchiste).

Si l’on en croit cette théorie (il suffit d’avoir un talent particulier ou d’aimer travailler durement pour être accepté), les Noirs belges qui font partie de l’équipe des Diables Rouges seraient immunisés contre toute attaque raciste. Ils n’auraient pas à craindre le rejet d’un Bart De Wever et de son parti nationaliste flamand. Car des Noirs exceptionnels, qui travaillent durement et génèrent des revenus pour le pays seraient en fait les bienvenus.

Je ne crois pas du tout à cette théorie. Une anecdote au Delhaize pendant la coupe du monde de la Fifa en Russie (2018) va éclairer mon propos: Deux personnes se croisent au Delhaize un jour de match. La première demande à la seconde si elle compte rentrer regarder le match. S’installe alors un malaise dû à ma présence. Ils m’observent tous les deux d’un air gêné et le second interrompt sa réponse qui était: « Oh, tu sais. Cette équipe belge pour ce qu’elle a encore de belge. ». Ils attendent que je m’éloigne pour reprendre leur conversation.

J’avoue avoir apprécié qu’ils se soient tous les deux donner la peine de s’interrompre et de se montrer mal à l’aise plutôt que de tenir ouvertement des propos racistes en ignorant totalement ma présence.

Tout cela pour dire que je pense qu’il ne sert à rien de mettre du vernis sur la plaie pour tenter de la faire disparaître. Ce que les personnes racisées qui en éprouvent le besoin doivent faire c’est travailler à l’acceptation et l’amour de soi et imposer plus de respect aux autres par leur comportement. Saisir chaque opportunité de dialogue pour s’exprimer et être entendu.

Je crois aussi aux vertus de l’écoute active et à l’empathie. Je suis convaincue que ceux qui ont le monopole de la parole depuis plus de cent ans devraient activement commencer à écouter ceux qui la prennent enfin aujourd’hui. Ce n’est qu’ainsi qu’un jour les Belges issus de minorités visibles se sentiront chez eux dans leur pays.

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles fin des années 1970 de parents congolais. J'obtiens un Master en Histoire de l'art africain classique et contemporain à l'université libre de Bruxelles en 2007, après des candidatures en droit et une première expérience professionnelle. J'ai ensuite travaillé en galerie d'art spécialisée dans les artistes de la diaspora africaine et la Harlem Renaissance à New York. Entrepreneuse culturelle depuis mon retour en Belgique en 2009, j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société et monte des projets qui correspondent aux valeurs de justice sociale et environnementale.