IncarNations: Exposition d’une « Afrique» blanche

Cet article questionne la manière dont Bozar a choisi de définir l’art africain lors d’une exposition appelée IncarNations. Le regard de l’artiste-commissaire ne peut être neutre. Pourquoi Bozar a tenté de nier la blanchité de celui-ci et quels en sont les impacts ?

L’Afrique blanche

Pour expliquer la nécessité de prendre un point de vue africain dans cette exposition, Geers a fait un parallèle entre la regard de l’Europe par rapport à l’Afrique et la manière dont on représente le monde sur les cartes géographiques: l’Europe regarde l’Afrique de haut. Il opposait ainsi le regard condescendant et exotisant des Européens comme Picasso et celui des africains. Si la métaphore est intéressante, il faut reconnaître que ce qui fait le point de vue sur l’Afrique et les Africains n’est pas toujours la position littérale où se trouve le sujet. La « civilisation européenne » existe en dehors de ses frontières et le point de vue européen sur l’Afrique n’est pas l’apanage des gens vivant en Europe. On pourrait parler d’une sorte de « diaspora européenne » qui serait composée non pas d’immigrants et de populations vendues en esclavage à l’autre bout du monde, mais de colons ou d’expats. A la différence des diasporas afro-descendantes, les diasporas européennes ne doivent pas faire face à la pression de l’assimilation. Elles peuvent apporter avec elles langues, administrations, écoles, etc. permettant à ses membres de vivre ailleurs presque comme à la maison. Dans le cas de la colonisation, la démarche est d’autant plus violente que c’est cette diaspora qui a imposé aux  locaux de s’assimiler corps et âme à leurs systèmes. Elle a fourni un cadre suffisamment étendu pour pouvoir vivre dans un entre-soi blanc presque parfait sur fond de culture européenne dans la plupart des pays d’Afrique et a fortiori en Afrique du Sud où l’apartheid n’a pas exactement garantit des échanges culturels des plus fluides de la part des populations natives vers les colons. Une présence prolongée en Afrique ne fait donc magiquement disparaître ni la « civilisation occidentale », ni les langues et cultures européennes, ni les stéréotypes racistes qui viennent avec. Le regard ne se réoriente pas en fonction de l’eau qu’on boit et de l’air qu’on respire.

Aussi, si on associe les personnes noires au continent africain, il est légitime d’associer les personnes blanches au continent européen. Les blancs d’Amérique, d’Océanie, d’Asie ou d’Afrique sont tout simplement des euro-descendants. Et si l’exposition explore l’art de la diaspora noire comme faisant partie de l’ensemble de l’art africain pour des questions culturelles, il est légitime de questionner la place des blancs dans cet ensemble. Décréter qu’un africain blanc né dans les années 60 dans une famille d’Afrikaners implantée en Afrique du Sud depuis 300 ans a un point de vue culturellement africain est un exemple de négation de l’histoire et de ses conséquences.  Et en limitant la question de la domination des arts africains par les blancs à une question de géographie, Geers se défend de toute accusation potentielle. C’est un peu facile.

Etre africain et blanc n’est pas une identité anodine, elle vient avec un lourd bagage historique d’oppression qui dépasse la question de l’individu. Et quand cette identité est présentée comme une minorité, il ne s’agit pas d’une minorité ethnique discriminée mais de celle qui a historiquement détenu le pouvoir et le détient généralement toujours. Dans ce contexte, il est malvenu de ne prendre que les informations qui nous intéresse dans l’histoire et dans ce que disent les oeuvres d’art pour n’en retenir que ce qui nous arrange et prétendre à une égalité sociale accomplie.




Pour citer cet article : Yancy A. (Oct. 2019) « IncarNations : Exposition d’une “Afrique” blanche », Analyse n°11, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

Un souci d’introspection

Rien de neuf sous l’occasionnel soleil, parler de race en Europe francophone est compliqué. Obstination à utiliser « black » plutôt que « noir », tendance à assurer que « non je ne vois pas les couleurs », l’affaire devient particulièrement délicate lorsqu’on ose aborder le sujet de la « blanchité » (notion qui permet de penser le blanc comme une couleur de peau qui produit socialement les autres couleurs de peau). La très récente « affaire Thuram »[1] nous rappelle combien il est dangereux de mentionner la couleur de peau, oserais-je dire la race, du groupe dominant. Parler de la responsabilité des individus blancs et des systèmes qui leur octroient des privilèges dans l’histoire non encore achevée du racisme met mal à l’aise.

Pourtant, ce qui pose problème dans cette exposition c’est bien la blanchité qui refuse de se remettre en question. La blanchité dans le choix des oeuvres et le refus de se mettre de côté, la blanchité de l’artiste-commissaire qu’on essaye de faire passer pour un détail, et la blanchité de l’institution qui accueille l’exposition. Ne pas parler de blanchité quand on est blanc, dans le contexte des conversations sur la décolonisation, c’est nier une grande part de l’histoire, nier qu’il y ait quoi que ce soit à décoloniser, comme si le travail était déjà fait, la situation résolue et qu’il était temps pour tout le monde de passer à autre chose. Ne pas parler de l’identité blanche et des privilèges qui y sont attachés paralyse le démantèlement des systèmes racistes. Certes, les races sont des constructions sociales. Mais cela n’empêche pas le racisme d’exister et d’avoir des effets d’être très réels et tangibles.

Dans notre société, le point de vue « blanc » par opposition aux autres représente le point de vue neutre, légitime, expert, rationnel et intellectuel qui instruit alors que les personnes noires sont perçues comme étant émotives, agressives, colériques, et surtout plus manuelles que cérébrales.

Kendell Geers, l’homme qui se dit apparemment trop blanc pour l’Afrique et trop noir pour l’Europe[2] dit d’ailleurs lui-même: « Je suis un Africain blanc. Cette particularité a une influence fondamentale sur mon travail. En Afrique, les gens entretiennent un lien direct avec la terre. En art, cette spiritualité donne naissance à des formes. La tradition européenne est davantage centrée sur le mental. Ce qui caractérise mon travail, c’est le fait de lier les deux. »[3] On notera en passant la petite référence stéréotypée. Le fonds Mercator écrit « Geers utilise ses expériences d’Africain blanc comme un passe-partout pour déverrouiller notre compréhension de l’histoire, de la culture et de l’identité »[4]. A en juger par le paysage culturel et académique, cette idée semble répandue, être blanc serait la condition sine qua non pour atteindre le grand public (blanc).

Le fait de centrer et privilégier à nouveau la voix d’une personne blanche dans un discours afro-centré est non seulement problématique, mais elle vient renforcer l’idée que la blanchité est une expérience universelle.

IncarNations est une superbe exposition. Les oeuvres qui y sont exposées sont puissantes et la mise-en-scène avec ses miroirs qui permettent aux visiteurs de se mettre derrière le masque et de se voir interagir avec l’art est brillante. Cependant, il est problématique qu’avec un tel corpus d’oeuvres, particulièrement la partie contemporaine, le sujet du racisme et de ses implications ne soit pas abordé de manière honnête dans le contexte du grand retour de l’extrême droite, de la libération des discours de haine, des agressions et des multiples invocations du racisme anti-blanc (qui je le rappelle, n’existe pas d’un point de vue sociologique). Parler de l’Afrique en 2019 sans parler de race c’est une manière de la blanchir, de la rendre non menaçante, et surtout de s’absoudre de tout péché.

Je ne dis qu’on doit faire du racisme le sujet de l’exposition, ne fut-ce que parce que les expériences des africains et afro-descendants noirs ne se limitent pas à nos traumas et à la violence, et existent en dehors de notre relation avec les blancs. Je dis que le fait que cette question soit reléguée au rang de vague contexte ponctuel sans conséquences et sans auteurs n’est pas anodin et difficilement acceptable aujourd’hui.

Si l’objectif de cette exposition était de représenter l’art africain dans ses fonctions premières qui sont dynamiques, vivantes, dansantes, il me semble qu’il est essentiel de le replacer dans ses fonctions politiques, identitaires et militantes également. Ceci était une occasion en or de traiter du racisme systémique, celui qui dépasse les actions d’individu exceptionnellement haineux, celui qui engage une responsabilité collective. Un sujet qu’il est actuellement plus qu’urgent de mettre et maintenir à l’ordre du jour.

Références:

  • “Les blancs pensent être supérieurs” : La sortie de Thuram qui fait polémique, L’Obs, 5 septembre 2019, sur L’Obs Magazine, [En Ligne].

<https://www.nouvelobs.com/sport/20190905.OBS18041/les-blancs-pensent-etre-superieurs-la-sortie-de-thuram-qui-fait-polemique.html>

– « Kendell Geers, AniMystikAKtivist », sur Fonds Mercator, [En ligne]. <https://mercatorfonds.be/fr/product/kendell-geers-animystikaktivist-2/>


[1] Pour le contexte, Lilian Thuram est un footballeur afro-descendant français qui a dit dans une interview que « les blancs se sentent supérieurs » s’en est suivi une tempête médiatique impliquant la Licra et des accusations de racisme anti-blanc.

[2]« Kendell Geers. 1968 », sur MUHKA – Musée d’Art Contemporain d’Anvers, [En ligne]. <https://www.muhka.be/fr/collections/artists/g/artist/429-kendell-geers>

[3] Marie Honnay, « Dans l’atelier de Kendell Geers », sur Recto Verso Magazine, [En ligne]. <https://rectoversomagazine.com/dans-latelier-de-kendell-geers/>

[4] « Kendell Geers, AniMystikAKtivist », sur Fonds Mercator, [En ligne]. <https://mercatorfonds.be/fr/product/kendell-geers-animystikaktivist-2/>

Publié par Aïda Yancy

Aïda Yancy est historienne et se spécialise dans le domaine des discriminations fondées sur le genre, la race et les sexualités. Agrégée, elle est actuellement chargée de projet à la Rainbowhouse.