IncarNations: Quand le point de vue afrocentré est blanc

Un article de Aïda Yancy pour Bamko-CRAN asbl

L’exposition IncarNations se donne pour mission d’aborder l’art africain hors du prisme de la « civilisation occidentale » en adoptant un point de vue afrocentré. Cependant, aussi africain qu’il soit, l’artiste-commissaire de l’exposition est un homme blanc. Lors d’une visite organisée par Bamko à la fin du mois d’août, nous avons eu l’occasion de l’interpeller sur ses intentions, et de voir à quel point il est problématique de continuer à aborder les identités afro à partir d’un point de vue blanc.

Une exposition sur l’art africain au Bozar

IncarNations, African Art as Philosophy, se tient à BOZAR du 28 juin au 6 octobre 2019. Les nombreux objets qui y sont exposés proviennent de l’abondante collection de l’homme d’affaire milliardaire congolais, Sindika Dokolo. A la sélection et la mise-en-scène des oeuvres, on trouve Kendell Geers, un artiste sud-africain blanc, né à Johannesburg dans une famille d’Afrikaners hollandais dont il a décidé de se dissocier à l’adolescence pour rejoindre la résistance anti-apartheid. Sa sélection comprend un grand nombre d’objets aussi bien classiques que contemporains, réalisés par des artistes issus du continent africain et de la diaspora.

Etant donné le point de vue choisi par BOZAR et l’histoire personnelle de l’artiste-commissaire, on pourrait s’attendre à une approche critique et engagée sur son implication dans le projet en tant qu’homme blanc et à avoir une conversation honnête sur les rapports de domination persistants, sur les effets à long terme de la colonisation et sur la responsabilité collective et individuelle de ceux qui profitent du système raciste que nous connaissons. Malheureusement, et malgré le fait que le point de vue de Geers est très présent dans l’exposition, rien de tout ça n’y est réellement traité, et si les choix effectués pour la constituer pourraient être interprétés comme inconscients, ils sont tout sauf anodins et servent aussi bien l’artiste-commissaire que l’institution.

Une exposition qui se veut post-raciale?

L’exposition IncarNations n’émerge pas dans un vide, au contraire, elle prend place dans le cadre très spécifique de BOZAR, un lieu lui-même historiquement emprunt de colonialisme comme Kendell Geers n’a pas manqué de le soulever lui-même. Elle se fait également dans un contexte où le passé colonial de la Belgique est de plus plus confronté par les activistes avec une réelle demande d’évolution, de solutions concrètes et de prise de responsabilités. Dès lors, l’idée d’exposer de l’art africain loin du prisme de la civilisation occidentale avec un point de vue afrocentré surprend. A vrai dire, elle semble même réellement prometteuse quand on sait combien la conversation sur la position de l’Europe vis-à-vis de l’Afrique au sens large est loin d’être terminée et comment sont historiquement traités les artefacts issus du continent africain et de sa diaspora en Belgique.

Malheureusement, la narration de l’exposition tombe dans une sorte de vague récit de racisme daté sans coupables et de régimes politiques sans idéologie persistante. Les références à la colonisation, à l’Apartheid ou aux mouvements de résistance comme le Black Panther Movement sont traitées comme autant de conflits figés dans le temps et désormais résolus, confortablement abandonnés dans le passé. Toute référence aux soit-disant races aurait comme conclusion que nous sommes tous égaux, nous sommes tous humains, et qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Kendell Geers pendant la visite guidée organisée par Bamko-Cran asbl

Cette idée que la déplaisance du racisme se trouve dans le passé est propagée par la sélection d’œuvre  et la manière dont elles sont présentées. Tout au long de l’exposition on trouve des œuvres d’artistes blancs qui bien que minoritaires héritent des places de choix. Par exemple, la toute première vitrine, au milieu de l’entrée de la première salle, contient en son centre, flanquée de deux fétiches congolais plus petits, une statuette du commissaire en personne. Lorsqu’il a été interrogé sur le sujet, il a expliqué ce choix par une soi-disant volonté qu’on ne s’attarde pas sur lui[1]. Dans ce cas et dans d’autres, les blancs sont placés au milieu du premier rang, à un endroit où il est impossible de les ignorer. Cette mise en évidence des œuvres d’artistes blancs s’accompagne d’une volonté de les inscrire dans une forme d’unité de l’art africain, comme faisant partie intégrante au même titre que les autres de la « culture africaine ». Pour ce faire, le fait que les similitudes sont plus souvent dues au jeu de l’inspiration (voir même de l’appropriation culturelle) qu’à une culture commune est ignoré et on passe sous silence l’opposition des discours des uns et des autres lorsqu’il s’agit de questions raciales. Ceci se fait dans une sorte de refus de reconnaitre qu’en art, l’histoire et le contexte ont leur importance et que certaines formules n’ont pas la même signification venant d’un groupe ou de l’autre[2]. A cet égard, le choix des œuvresen provenance d’artistes blancs est parfois plus que problématique, mention spéciale au groupe Die Antwoord qui est connu entre-autres pour ses sorties racistes et son usage fréquent du Black Face. Le point de vue du commissaire et sa volonté d’être légitimé par l’exposition sont clairement visibles dans ce projet, le problème étant que ce point de vue n’est jamais discuté, jamais présenté comme n’étant pas neutre. Or reconnaître en quoi son point de vue est ou pas orienté sur une question où une autre est la base de toute conversation honnête.


[1] Pour reprendre ses mots « get over and done with myself »

[2] On pensera au « Black Lives. Matter » et sa contrepartie « All Lives Matter » qui nie tout simplement les réalités des violences infligées de manière disproportionnées aux afro-descendant.e.s.

Une exposition qui tente de se légitimer

L’exposition IncarNations qui avait pour mission d’arborer l’art africain sous le regard d’un l’artiste-commissaire africain a malencontreusement soulevé divers questionnements autour   de celui-ci. En effet, Kendell Geers étant un homme blanc né à Johannesburg, le point de vu choisi par le Bozar rend la visite de cette exposition surprenante. À aucun moment l’exposition ne critique ou questionne la position « d’homme blanc » de l’artiste et les différents rapport de force que cela peut engendrer. Le cadre, le contexte sont niés, les rapports de domination persistants ne sont pas évoqués. Les mouvements de resistance sont traités comme des faits du passé et les coupables ne sont pas nommés. De plus, lorsqu’un artiste blanc est présent, son oeuvre obtient une place de choix. Sentant bien que cela pourrait déranger, la mission exposition de cette exposition est en réalité de « rendre légitime » l’artiste-commissaire blanc.

Conclusion

Je ne peux m’empêcher d’interpeller à la fois BOZAR et Kendell Geers d’avoir choisi un homme blanc pour représenter de manière active le point de vue africain dans ce projet[1]. S’il a en effet accompli la tâche avec brio, il n’empêche que le choix d’un artiste blanc pour créer et porter une exposition sur l’Art africain en Belgique soulève une série de questions qui ne sont pas neuves à savoir: « qui a le droit de parler pour qui », « qui donne la parole », « qui est le public visé par l’exposition » et « quels sujets sont hors limites ». Je comprend pourquoi Kendell Geers peut paraître être l’homme parfait et inattaquable pour l’affaire. Son africanité le rend techniquement légitime pour présenter un point de vue afrocentré et sa blanchité le rend non-menaçant pour le confort de l’institution et du public qui n’a pas envie d’avoir l’impression d’être accusé de racisme ou d’entendre parler de la responsabilité collective des personnes blanches dans la lutte contre le racisme. Néanmoins, comme je l’ai montré plus haut, cette légitimité se discute. Et si le fait que Geers se soit opposé à l’Apartheid a été plusieurs fois amené dans les discussions comme un gage de sa bonne foi, il faut accepter que se positionner contre un système injuste et raciste ne rend pas moins blanc. Je ne remets en question ni sa bonne foi, ni son implication dans le combat contre l’Apartheid, mais il serait hypocrite de ne pas reconnaitre les bénéfices que cet engagement a eu et a toujours pour lui. Etre un africain blanc qui s’est battu contre l’Apartheid fait de Geers un des « bons » en dehors de l’Afrique du Sud de l’époque, et grossi son capital social aussi bien auprès des afro-descendants que des blancs. Geers, bien qu’il corresponde à l’image de l’artiste-expert qu’on s’attend trouver, n’est certainement pas la seule personne compétente pour mettre en valeur l’art africain, ni le seul qui s’est battu contre l’Apartheid si c’est pertinent dans la conversation. En tout cas, dans un monde qui n’est toujours pas post-racial, il n’est pas la personne la plus légitime pour représenter un point de vue afrocentré sans prendre la peine de situer son point de vue et s’assurer de la remise en contexte complexe des oeuvres explorant les questions d’inégalités raciales.

Références:


[1] Oui, Sindika Dokolo est une africain noir. Cependant, son rôle est à la mise à disposition des oeuvres, la narration de l’exposition est l’oeuvre de Kendell Geers.

Pour citer cet article : Yancy A. (Oct. 2019) « IncarNations : Quand le point de vue afrocentré est blanc », Analyse n°13, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

Publié par Aïda Yancy

Aïda Yancy est historienne et se spécialise dans le domaine des discriminations fondées sur le genre, la race et les sexualités. Agrégée, elle est actuellement chargée de projet à la Rainbowhouse.