Le Modèle Noir au Musée d’Orsay

La première fois que j’ai visité l’exposition Le modèle noir au musée d’Orsay à Paris, j’étais totalement euphorique.  Il s’agissait en effet d’une grande première : une exposition de peintures classiques avec des modèles à la peau brune.

Phase 1: l’euphorie

J’étais heureuse, transportée. Je redécouvrais peinture des 18 et 19e siècles sous un jour nouveau. Moi qui avais toujours marqué un profond dégoût pour la peinture de ces époques, je découvrais un intérêt soudain pour certains grands maîtres comme Ingres ou Géricault. Je comprenais que ce que j’avais toujours rejeté jusqu’à ce jour, ce n’était pas la peinture elle-même mais la domination du corps noir que celle-ci symbolisait par son statut et le traitement des sujets qu’elle abordait. J’étais en compagnie de deux amies, une artiste et l’autre historienne de l’art.

Phase 2: Désillusion, colère

J’ai donc décidé d’également montrer cette exposition à mon fils âgé de six ans et l’ai visité en sa compagnie la semaine suivante. Et là, ce fut une toute autre visite. Je me suis vraiment rendue compte que derrière l’enthousiasme, il fallait aussi une réelle réflexion. Presque toutes les peintures, photographies et vidéos montrent le fameux modèle noir dans une position que je ne souhaite pas que mon fils intègre mentalement ou internalise pour utiliser le terme approprié. Entre des corps d’hommes noirs nus sous toutes les coutures (études anatomiques, peintures), entre les vidéos du clown Chocolat, la peinture de l’esclave afro-américain avec ses chaines aux poignets, les images de musiciens, d’enfants nus et chez les femmes Joséphine Baker à nouveau nue et roulant les yeux, des femmes servantes dans l’obscurité et s’occupant d’enfants blancs,… bref des Noir.es dans des positions subalternes comme celles dans lesquelles on voudrait encore les voir aujourd’hui… ces images sont tout à coup devenues abjectes et révoltantes. Lorsqu’on connaît les méfaits de l’internalisation, on n’a pas du tout envie de confronter ses enfants à des images d’une telle violence pour leur capacité de projection dans l’avenir.

Phase 3: que disent les penseurs noirs? Quelles solutions pouvons-nous mettre en place?

Le catalogue de l’exposition Le modèle noir, de Géricault à Matisse, Musée d’Orsay (éditions Flammarion) commence par une citation de John L. Locke : « L’art doit découvrir et révéler la beauté que les préjugés et la caricature ont recouverts. ». J’avoue avoir quelques sérieuses préférences pour la vision d’Achille Mbembe lorsqu’il affirme que « c’est en puisant sa force poétique dans l’imaginaire de la mémoire et du religieux » que l’art trouve toute sa puissance. Pour moi l’intérêt de faire appel à cette force poétique consiste justement à permettre aux populations racisées concernées par des siècles de propagande liée à l’esclavagisme puis au colonialisme de se hisser au statut d’êtres humains à part entière. Ce n’est certainement pas en se saisissant à nouveau d’une occasion d’exhiber leurs corps nus.

On connaît la force de l’image en Occident. On ne peut pas raisonnablement continuer à montrer des images qui montrent des personnes racisées en position subalternes sous prétexte de vouloir mettre les modèles en valeur et autoriser un nouveau discours, sans tenir compte de l’impact de l’image. Le visiteur lambda ne va faire que passer et rentrer chez lui en ayant fait que voir des images qui vont dans le même sens que celles qu’il voit tous les jours.

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles fin des années 1970 de parents congolais. J'obtiens un Master en Histoire de l'art africain classique et contemporain à l'université libre de Bruxelles en 2007, après des candidatures en droit et une première expérience professionnelle. J'ai ensuite travaillé en galerie d'art spécialisée dans les artistes de la diaspora africaine et la Harlem Renaissance à New York. Entrepreneuse culturelle depuis mon retour en Belgique en 2009, j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société et monte des projets qui correspondent aux valeurs de justice sociale et environnementale.