Ma Maman ne porte plus jamais de pagne

La première fois que ma mère a eu le droit de voter, ce fut en Belgique qu’elle le fit, ayant quitté son pays natal peu de temps après avoir atteint sa majorité.

Elle était fière d’avoir acquis la nationalité belge. Et encore plus du droit de vote qui en découlait. Ses premières élections en tant que citoyenne belge étaient donc une occasion particulière.

Ce jour-là elle s’est parée de sa plus belle tenue, a fièrement tenu sa fille cadette par la main et s’est rendue au bureau de vote, convaincue de vivre un des plus beaux moments de sa vie.

Elle y fut accueillie par des ricanements et des moqueries qui durèrent pendant les deux heures de file passées au soleil. Il y a eu un avant et un après. Après ce jour, elle s’est mise à éviter de porter le pagne.

Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, les critères de beauté et d’élégance occidentaux ne sont PAS universels. Pourquoi cette femme qui avait déjà quitté son pays, sa famille à un très jeune âge devait-elle encore renoncer à une partie de son identité ? Au nom de quelle humanité?

J’avoue que pour moi elle n’a jamais été plus belle que lorsqu’elle portait fièrement son double liputa avec un chemisier en soie ou son libaya complet. Elle portait un premier pagne qui allait de la taille aux pieds et qu’elle serrait près du corps. Elle y ajoutait un second, plus court. (Si la question du port du pagne vous intéresse, ne manquez pas les ateliers de Dada Stella Katoga).

Aujourd’hui, quand je vois ma mère vêtue de pantalons et de vêtements occidentaux, je suis triste. Ces vêtements sont sans âme et ne lui ressemblent pas. Ils ne mettent pas ses courbes, son large sourire et sa peau cuivrée en valeur comme le liputa le faisait. En pantalon, je la trouve terne, éteinte.

Appropriation culturelle: Lorsque des membres d’un groupe hégémonique s’approprient des éléments culturels d’un groupe dominé, et que parce que c’est un membre du groupe dominant qui en fait usage, ça devient fun, acceptable et accepté alors que ça ne l’est pas pour un membre du groupe minoritaire. Sans parler des notions de plagiat et propriété intellectuelle.

Je suis fâchée contre ceux qui ont poussé ma mère a renié cette partie d’elle-même. Comme si le fait de porter le pagne le dimanche faisait d’elle une mauvaise citoyenne! Ma mère a toujours travaillé (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit). Elle fait partie de ceux qui pensent que la Belgique leur a tout offert et qui a accepté le fait de n’être « qu’une moins que rien » avec le sourire. Ils auraient quand même pu la laisser porter son pagne et lui foutre la paix !

Cela me met d’autant plus en colère qu’aujourd’hui, le même pagne que portait ma mère et pour lequel on l’a humiliée en public et devant sa fille, s’est vu approprié par des stylistes de haute couture. Et quand leurs mannequins filiformes se promènent sur les podiums avec ces mêmes tenues que ma mère, elles au contraire, sont applaudies. Et du coup, les robes en wax des grands couturiers valent 200 à 300 fois plus que celles portées dans la rue.

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles fin des années 1970 de parents congolais. J'obtiens un Master en Histoire de l'art africain classique et contemporain à l'université libre de Bruxelles en 2007, après des candidatures en droit et une première expérience professionnelle. J'ai ensuite travaillé en galerie d'art spécialisée dans les artistes de la diaspora africaine et la Harlem Renaissance à New York. Entrepreneuse culturelle depuis mon retour en Belgique en 2009, j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société et monte des projets qui correspondent aux valeurs de justice sociale et environnementale.