L’objet classique africain: spécimen de musée des sciences naturelles ou objet d’art ?

Question à laquelle l’artiste et commissaire Toma Muteba Luntumbue nous invite à réfléchir dans l’expostion Labyrinthe-Fétiches, exposition conçue à partir des collections africaines de l’Université de Liège dans le cadre de l’exposition Zoos Humains : L’invention du Sauvage[1].

La pratique artistique de Toma Muteba Luntumbue

L’artiste a l’habitude de travailler à partir d’objets trouvés qui renseignent sur l’imaginaire colonial de la Belgique sur le Congo. Il a commencé à utiliser ce matériau dans sa pratique artistique puis curatoriale. Il se sert de ce savoir populaire pour rivaliser avec le discours des médias mainstream.

Le malaise avec ces derniers, date des années 1980, période à laquelle il est venu vivre en Belgique. C’était à l’époque de la dictature du président Mobutu et absolument tout ce qui ce qui était dit sur les Zaïrois dans les médias était caricatural. « Le Zaïrois vivait sous le prisme de stéréotypes dont il était très difficile de se dégager. ». L’artiste a donc utilisé des objets trouvés pour contrecarrer ce discours idéologique officiel.

« Je ne me suis jamais vraiment senti appartenir à la société belge. »

Comme d’autres artistes et citoyens issus de minorités visibles en Belgique, il a l’impression de toujours devoir faire la preuve de son humanité, de son intelligence ; parfois même dans le cercle privé assez restreint. C’est ainsi que l’homme, professeur et père de famille bien établi dans le paysage artistique belge peut affirmer sur le ton le plus naturel qui soit : « Je ne me suis jamais vraiment senti appartenir à la société belge. ». Et oui, Toma Muteba Luntumbue est Congolais et il le revendique. Il n’est ni Afropéen, Afro-descendant, Afropolitain ou quoi que ce soit de ce goût !

Objet africain, spécimen de musée de sciences naturelles ou objet d’art ?

Pour l’exposition Labyrinthe-Fétiches, l’artiste-commissaire a été amené à travailler à partir d’une collection d’œuvres africaines appartenant à l’Université de Liège. Son objectif était de montrer ce patrimoine d’une façon alternative aux discours des musées occidentaux qui ont habituellement le monopole du discours sur ces objets.

Il a voulu interroger les différentes modalités de monstration : ces objets étaient d’abord des curiosités, puis de l’art sauvage ou primitif, puis de l’art nègre, de l’art premier, de l’art africain, de l’art de l’Afrique subsaharienne, de l’art de l’Afrique noire,…

L’exposition s’intitule Labyrinthe en référence à la scénographie. La Cité Miroir est une ancienne piscine, un espace très vaste. Le commissaire y invite le visiteur à partir à la recherche de sens et à se déplacer d’un objet à l’autre.

« Beaucoup de personnes associent le mystère, la magie aux objets et personnes africaines. Les mots sorcellerie, obscur, curieux deviennent un labyrinthe de sens à la façon d’un musée de sciences naturelles où les objets sont montrés par séries et présentés comme des spécimens ; puis à un autre endroit, l’objet sera présenté comme œuvre d’art. »

L’artiste a également réservé un espace où le visiteur peut s’interroger sur l’avenir de cette monstration. A l’artiste-commissaire de conclure : « D’objet de curiosité à la Renaissance ou primitif plus tard sous l’égide des missionnaires, l’Art africain bénéficie encore toujours d’un regard soit qui le rabaisse. D’un regard qui le place dans un espace particulier, qui n’est pas celui de l’Histoire de l’art mais celui de l’ethnographie et où les Maîtres qui ont le monopole du discours, sont des Européens. ».

Cette exposition est donc une invitation à parcourir cette évolution du regard sur les objets. Cette invitation est aussi un point de départ intéressant pour questionner le travail d’artistes qui travaillent à partir d’archives coloniales, comme Sammy Baloji, par exemple. Ces archives étant la propriété et l’objet d’études de chercheurs blancs dans des institutions européennes, l’artiste est amené à collaborer avec des scientifiques qui ont peut-être encore un regard anthropologique sur les objets, voire sur le travail de l’artiste lui-même…

[1] Exposition Labyrinthe-Fétiches à la Cité Miroir à Liège – Du 07 janvier au 26 février 2017

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles de parents alors étudiants zaïrois (congolais), j'obtiens un master en Histoire de l'art et archéologie, civilisations non africaines en 2007. Après deux ans en galerie d'art spécialisée dans la Harlem Renaissance à New York, je fais le choix de revenir en Belgique afin d'agir pour créer plus de visibilité aux artistes noir.es. Aujourd'hui curatrice indépendante, galeriste (Wetsi Art Gallery) et entrepreneuse culturelle j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société.