La présence ou l’absence radicale de Queen Nikkolah







Pour citer cet article : Mpoma A. W. (Déc. 2019) « La présence ou l’absence radicale de Queen Nikkolah», Analyse n°24, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

Depuis décembre 2017, Queen Nikkolah est incarnée par l’artiste belge Laura Nsengiyumva qui fièrement vêtue d’une robe ou tunique rouge et coiffée de sa mitre (un couvre-chef réservé aux évêques) n’hésite pas à, comme Saint-Nicolas, distribuer des bonbons aux enfants sages le 6 décembre[1]. Aujourd’hui, le personnage de Queen Nikkolah se démultiplie afin de répondre à une demande grandissante. Mama Tinga Tinga elle est un personnage créé pour un livre dans lequel elle distribue bonbons et cadeaux le soir de Noël aux enfants d’Afrique. Elle est soutenue dans sa tâche par ses amis, les animaux magiques. Mama Tinga Tinga est également un personnage de chair et d’os qui part à la rencontre des jeunes enfants africains et afro-descendants lors de rencontres diverses.


[1] https://www.youtube.com/watch?v=lncdOa0oefY

A quels besoins répondent ces personnages ?

Dans les différentes phases de la construction identitaire des enfants vers leur passage à l’âge adulte s’ancrent des croyances individuelles et collectives dont l’apprentissage et la transmission relèvent le plus souvent du non-dit et du non verbal.

Les représentations diffusées lors des fêtes de fin d’année constituent un corpus qui assigne les un.es et les autres à certains rôles en fonction, notamment de la carnation de leur peau. Ainsi, Père Noël et Saint-Nicolas sont des hommes blancs, âgés, ils portent une barbe. Ils sont les chefs car ils décident qui sont les enfants sages qui méritent des cadeaux et ils sont gentils car ils distribuent les cadeaux. Cette fonction est largement considérée comme valorisante par une majorité de la population belge. Le personnage belge de Queen Nikkolah répond donc à un besoin de représentation et de représentation positive. Sa cérémonie propose une alternative à ce qui est devenu aujourd’hui en Belgique un folklore raciste avec un Père Fouettard, identifié par les enfants comme un Africain qui joue le rôle du méchant, de l’abruti et du serviteur (d’après une expérience réalisée par Bamko-Cran à Bruxelles fin 2019). Il va de soi que pour tous les enfants qui s’identifient à ce personnage de par la carnation de leur peau, ce folklore constitue une agression de plus dans leur vie quotidienne.

Agression d’autant plus grave que banalisée, voire défendue bec et ongles par certains groupes. La psychologue Birsen Taspinar expliquait (conférence Bozar organisée par Belgik Mojaik) que les micro-agressions continuelles dont sont victimes les enfants racisés peuvent avoir des conséquences très graves, comme les priver d’un sentiment d’appartenance à la société et ainsi les empêcher de se projeter dans leur avenir. Il faut aussi tenir compte d’études en épi génétique qui constatent que les traumatismes causés par des événements graves sont transmis aux générations suivantes et marquent l’ADN des personnes concernées. De nombreux auteurs ont montré que les micro-agressions quotidiennes dont sont victimes les personnes racisées provoquent les mêmes troubles que ceux constatés dans des cas de syndrome de stress post-traumatique. En Europe, les enfants blancs issus du groupe majoritaire et dominant devraient aussi pouvoir grandir et se construire sans qu’on leur inculque la peur « de l’autre » ou des mécanismes de domination mais bien qu’on leur apprenne la rencontre d’égal.e à égal.e et le dialogue.

Gardons à l’esprit qu’ « Etablir et maintenir une image positive de soi serait (…) le facteur le plus important dans la construction d’une image de soi » (C. Sedikides, M.J. Strube, « Self-Evaluation : To Thine Own, 1997) et que la construction identitaire suit des processus différents chez les enfants des groupes dominés et dominants. Par exemple, une recherche a montré que des enfants issus d’un milieu socioculturel très défavorisé se définissent à partir de propriétés communes à l’ensemble des membres de leur groupe. En revanche, des enfants appartenant à un milieu socioculturel très favorisé se définissent plus à partir de caractéristiques personnelles. (F. Lorenzi-Cioldi, Individus dominants et groupes dominés, 1988). Ce qui signifie que des enfants issus d’un groupe minoritaire comme celui des personnes racisées s’identifieront à partir de propriétés communes attribuées à l’ensemble de leur groupe : comme par exemple les Noir.es sont bêtes, paresseux, lents, ils aiment faire la fête et servir, ils sont sales… ou les Arabes sont tous des voleurs et des terroristes. Alors que les enfants qui se définissent à partir de caractéristiques personnelles vont s’identifier à un personnage considéré comme bienveillant et en position de pouvoir.

Lorsque Laura Nsengiyumva refuse l’assignation à être identifiée comme la personne qui devrait jouer le rôle du méchant Zwarte Piet ou de l’esclave, elle se réapproprie son pouvoir et affirme ainsi sa volonté de puissance.

Queen Nikkolah, une artiste engagée : pas un nouveau token

Cette artiste belge d’origine rwandaise née en 1987 diplômée de la section Architecture à La Cambre a abandonné le métier pour s’adonner entièrement à sa passion : l’artivisme (désigne les oeuvres d’artistes militants). Son objectif en tant qu’artiste est de porter un message qui favorise la décolonisation des mentalités et de l’espace public en Belgique. Elle s’est d’abord fait connaître en 2012 en participant à la Biennale de l’Art contemporain Africain, Dak’art où elle a présenté « 1994 ». « Une œuvre commémorative et autobiographique. Elle dépeint une scène tristement quotidienne d’une famille belge d’origine rwandaise regardant le journal télévisé pendant la période du génocide. « 1994 » est à la fois un pas vers une catharsis nécessaire à la diaspora rwandaise et un témoignage inédit destiné au reste de la société. Un témoignage trop souvent occulté par d’autres problématiques liées à l’immigration, ou par la pudeur même d’une génération coupée de sa culture et ressentant sa peine comme illégitime. »

Son œuvre suivante est une vidéo et une installation sonore à travers laquelle elle donne la voix à quatre femmes africaines qui s’expriment dans des langues différentes et qui traduisent le récit d’une jeune européenne qui s’exprime sur sa vie amoureuse. En 2012, elle fait Alter, une série de trois vidéos, qui est une réponse à un geste déplacé mais courant qu’un de ses professeurs à La Cambre a eu à son égard en plongeant sa main dans sa chevelure. Sur chaque écran, on voit un triptyque (peinture, sculpture composée d’un panneau central et de deux volets mobiles pouvant se rabattre) de la chevelure de Laura coiffée d’un bonnet qui correspond à une des couleurs du drapeau belge avec différentes étapes de l’agression physique de la main du professeur qui s’invite dans la chevelure de l’étudiante. S’en suivra une communication épistolaire qui se présente comme une occasion de saisir un dialogue. Plus récemment, l’artiste s’est fait connaître pour l’installation temporaire PeopL dans laquelle elle fait fondre la réplique en glace de la statue équestre du défunt monarque Léopold II. Cette installation a eu lieu pour la première fois le 6 octobre 2018. Cette liste, loin d’être exhaustive, témoigne toutefois des centres d’intérêt de la créatrice du personnage de Queen Nikkolah. En plus d’être artiviste, Laura est également chercheuse à l’université de Gand. Elle aurait pu choisir d’entrer dans la course pour la représentation à laquelle nous invite les institutions culturelles et artistiques vectrices de l’idéologie capitaliste telles que Bozar, Africalia ou l’Africa Museum. Celles-ci voudraient faire croire aux gens que la vie se résumerait à une compétition entre les individus pour avoir accès à des postes de plus en plus rares au sein des dites institutions. Queen Nikkolah a récemment répondu au chant de la sirène que lui faisait les institutions par une performance intitulée Radical Absence. Une source sûre qui travaille pour une institution financée par la DGD s’est un jour par hasard trouvé présente à une réunion dont l’ordre du jour était : « Comment neutraliser les activistes afro-descendants de Belgique ? ». Ces dites institutions ne cachent pas aux personnes qui les dérangent qu’elles les dérangent mais elles sont habituellement habiles à le faire d’une manière suffisamment subtile pour ne pas s’incriminer publiquement.

Alter de Laura Nsengiyumva

Au lieu de participer à la discussion à laquelle on l’avait invitée, y trouvant une dénaturation de son travail créatif autour de la cérémonie de Queen Nikkolah, elle a installé des Pères Fouettards en chocolat sur la scène et a choisi de marquer son absence. L’artiste joue ainsi pleinement son rôle d’artiste : partie de la base avec le soutien d’une association comme Bamko-Cran depuis le début de sa performance autour de Queen Nikkolah, l’artiste se met au service des individus et de la cause qu’elle défend et pas au service de ses intérêts personnels. L’objectif n’étant pas d’être représenté ou de représenter une communauté auprès d’une institution qui ne fournira jamais que des postes vides de sens et d’où l’on pourra toujours servir de représentant (de token) mais pas réellement changer, impacter matériellement la vie des gens. Queen Nikkolah par son travail de déconstruction impacte réellement la vie des jeunes afro-descendants qui lui doivent de faire reculer le racisme dans ce pays.

Le dialogue avec les institutions

Nous avons l’expérience chez Bamko-Cran d’être en contact avec certaines de ces institutions. Leurs employés ont pour habitude de venir faire leur marché aux idées auprès d’associations de la diaspora comme la nôtre pour faire leurs nos idées. C’est une sorte d’appropriation culturelle. Ce fut par le passé une stratégie assez efficace pour empêcher les associations de terrain de s’organiser. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. De nouvelles générations sont d’Afro-descendants sont présents dans le pays et développent eux aussi des stratégies pour survivre et continuer à exister dans le contexte du racisme structurel actuel. Racisme qui n’est en aucun cas lié à une idéologie mais qui est la manifestation d’un groupe d’individus majoritairement blanc.hes qui se réunit et s’organise pour maintenir ses privilèges aux dépens des diverses minorités raciales. C’est exactement ce qui s’est passé lorsqu’ils ont organisé leur réunion pour élaborer des stratégies pour « neutraliser les associations de la diasporas ». Bref, Bamko-Cran est active depuis ses débuts dans la lutte contre le racisme, notamment à travers la célébration autrefois religieuse et aujourd’hui culturelle et commerciale de Saint-Nicolas et de son père Fouettard. Comme nous l’avons vu plus tôt, ce rituel inculque aux enfants les rôles des un.es et des autres. Il fait partie d’un arsenal de pratiques qui visent à inculquer aux enfants blancs à dominer et aux enfants noirs à obéir. Ainsi comme l’expliquait l’activiste et présidente d’association Mireille-Tsheusi Robert[1], le ministère des affaires étrangères et de la coopération au développement s’assure de sa pérennité. Tant qu’il y aura des adultes racistes et condescendants, il y aura des gens qui partiront pour sauver l’Afrique et les autres continents. Tant que les Noir.es apprendront où est leur place, ces institutions disposeront de token près à jouer le jeu de la représentation et de la course aux postes. Il me paraît tout à fait légitime à des personnes éduquées de vouloir s’épanouir dans un emploi souvent prisé et mis en valeur par la société. Tout le monde a le droit à l’erreur après tout. Il me paraît évident aujourd’hui que cette voie est une voie sans issue. Elle aboutit forcément à une impasse, comme l’expliquait.


[1] Conférence organisée par l’asbl Belgik Mojaik le 18 novembre à Bozar.

Conclusion

Aujourd’hui, nous pouvons constater les applications de certaines de ces stratégies, comme le dénigrement et le mépris qui leur est si cher. Mais également l’appropriation culturelle et de préférence en appliquant l’adage « diviser pour mieux régner ». Ils prennent les idées des associations actives sur le terrain et les transmettent à des token de service qui ignorent le plus souvent leur rôle dans l’échiquier général.

Actuellement, l’Africa Museum propose « subtilement » sa version revisitée de la cérémonie de Saint-Nicolas. Ils partent du principe qu’étant en possession de plus de moyens financiers et matériels, ils peuvent voler leurs idées aux activistes et les déployer de manière plus attrayante et en utilisant leurs token de service. Cependant dans cette démarche, ils doivent quand même s’assurer une certaine légitimité. C’est à ce moment que les associations et artistes activistes reçoivent une invitation à participer à une discussion publique. C’est à ce type de discussion que Queen Nikkolah a dernièrement répondu par sa performance Radical Absence. Elle a choisi de répondre comme à son habitude, par l’art et avec classe.

Références:

  • Conférence Bozar organisée par Belgik Mojaik
  • C. Sedikides, M.J. Strube, « Self-Evaluation : To Thine Own », 1997
  • F. Lorenzi-Cioldi, Individus dominants et groupes dominés, 1988

Publié par Wetsi

Née à Bruxelles de parents alors étudiants zaïrois (congolais), j'obtiens un master en Histoire de l'art et archéologie, civilisations non africaines en 2007. Après deux ans en galerie d'art spécialisée dans la Harlem Renaissance à New York, je fais le choix de revenir en Belgique afin d'agir pour créer plus de visibilité aux artistes noir.es. Aujourd'hui curatrice indépendante, galeriste (Wetsi Art Gallery) et entrepreneuse culturelle j'effectue des recherches sur les stratégies de résistance à déployer pour décoloniser la société.