Un racisme pluriel en Belgique : différentes solutions à développer


Pour citer cet article : BEN AISSA I. (Nov. 2019) « Un racisme pluriel en Belgique : différentes solutions à développer », Analyse n°10, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

Cet article fait état des récentes agressions racistes qui ont eu lieu en Belgique et tente de comprendre pourquoi celles-ci sont en net augmentation. Il s’agira également de proposer des solutions concrètes contre les auteurs de ces actes racistes mais aussi des solutions pour l’accompagnement des victimes. 

Ce texte est le résultat de plusieurs conversations entre Stella Kitoga Bitondo, artiste engagée, et Marie Godin, chercheuse. Dans son combat artistique et politique, Stella attache de plus en plus d’importance au fait de revisiter les œuvres des artistes africaines et afro-belges. Il s’agit non seulement de leur donner une visibilité en tant que femmes puissantes, mais également de créer les conditions de possibilité d’une filiation, pour les plus jeunes générations. Retracer la généalogie de luttes dans les manières de se dire et de se vivre en tant que femmes d’ascendance africaine, entre l’ici et le là-bas.

Il y a quelques temps au SIAMU (Service d’Incendie et d’Aide Médicale Urgente de la Région de Bruxelles-Capitale), un pompier en formation s’est retrouvé avec son matériel professionnel et personnel saccagé par le racisme et la haine.[1] « « Arabe« , « Pute« , « Suceur« , « Merde« , « Singe« , « Retourne à Molenbeek« … », sont notamment des propos que l’on a pu retrouver sur les affaires du pompier. La situation n’en restera pas là, le SIAMU compte bien licencier le ou les responsable(s) de ces actes. Le pompier en formation d’origine maghrébine, qui a subit cette violence a porté plainte.

Plusieurs semaines après cet incident, on découvre qu’il y a cinq ans de cela, des actes similaires avaient déjà été perpétués sans que l’on poursuive les individus agissant de la sorte. Plusieurs semaines plus tard, il n’y a toujours aucun coupable des actes racistes mentionnés plus haut. « Les pompiers n’échappent malheureusement pas à la règle qui est d’être une micro représentation de la société belge en général« , regrette Pascal Smet »[2] secrétaire d’état en charge du SIAMU et de l’urbanisme.

Il y a donc un constat clair : une tranche de la population belge est raciste et peut agir par cette posture raciste –violemment ou pas- envers les autres citoyens belges aux identités multiples.

Incident isolé ? Avons-nous affaire à une situation exceptionnelle au SIAMU ? Quelques temps après, c’est un autre incident raciste qui circule sur les réseaux sociaux et concerne le joueur du Storting Charleroi, Marco Ilaimaharitra. Lors d’un match entre deux équipes, Marco Ilaimaharitra se plaint de comportements racistes qui proviennent de supporters du KV Malines à l’arbitre.[3] Il quittera le terrain à la fin du match, en larmes. Les réactions officielles ne se font pas attendre, « dans un communiqué publié sur son site, le KV Malines a indiqué qu’il « condamne toutes formes de racisme et de discrimination et attend l’enquête des instances compétentes. » »[4]

Incident isolé ? Malheureusement non. Un autre événement raciste fait le tour de la toile. C’est une vidéo d’une personne dans le train qui est partagée, au point d’être repris d’abord par des médias alternatifs français « Brut » ou encore « AJ+ français ». Il s’agit d’une altercation entre un policier et un jeune homme de 23 ans, où l’on entend des propos racistes tenus par le policier en question lors d’un contrôle de billets. Ce dernier s’adressant au jeune homme –de nationalité Belge et né en République démocratique du Congo- déclare « que s’il n’est pas content des lois Belges « Il peut retourner à Kinshasa. » « Vous n’avez pas le droit de me parler comme ça », s’offusque Joshua, soutenu par une voyageuse qui déclare au policier que ses propos sont racistes. Mais rien n’y fait, ce dernier s’enlise et répète inlassablement la même phrase, allant jusqu’à le prendre en photo sans lui demander la permission, pour « sa collection personnelle ». Le passager de 23 ans sera finalement forcé de descendre du train à Waremme. »[5]

La porte-parole de la SNCB va comme pour le SIAMU ou le KV Malines dénoncer tout en soulignant «que l’accompagnateur de train n’a pas tenu de propos racistes au contraire du policier qui l’accompagnait », elle ajoute à cela que « Pour la SNCB, tout propos raciste est évidemment inacceptable.[6] » Pour ce qui est de la police des chemins de fer, par la voix de sa directrice générale, il était également question de dénoncer la situation : »Tout policier doit être maître de son intervention, de ses propos et de son comportement. Et donc, clairement, si ces faits sont arrivés, c’est inacceptable. » Si les faits sont avérés, l’inspecteur en question sera puni mais « c’est l’enquête qui déterminera si ce sont des faits exclusivement disciplinaires ou si l’on doit porter l’affaire également au pénal. » On ne sait pas si cet agent était connu pour des faits similaires ».[7]

Les réactions des différentes institutions sont évidemment à saluer. Pourtant, ce n’est pas assez. En effet, qu’il s’agisse de personnes en fonction –ce qui est encore plus grave- que de « simples » citoyens, une condamnation doit se faire mais par de multiples chemins. Il ne suffit plus aujourd’hui de sanctionner, il faut également éduquer.  Nous y reviendrons plus loin.

Ces différents incidents racistes -qui ne se limitent évidemment pas à ceux cité dans cet article, ont un réel écho avec une étude relayé par UNIA[8] et qui se nomme « la théorie des trois M », mais aussi par une récente analyse –toujours d’UNIA- qui s’intitule : « En Belgique, la couleur de peau est toujours un obstacle ».[9]

La théorie des trois « M » et l’obstacle d’« une couleur de peau »

Les fameux trois « M » d’une étude publiée par UNIA (Centre interfédéral pour l’égalité des chances) il y a quelques années de cela, sont malheureusement toujours d’actualité.  De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une étude qui met en avant le refus de citoyens belges face aux citoyens portant ces trois « identités » qui commencent par « M ». Quelles sont ces trois identités ?

Les « identités » qui inspirent de la haine chez cette tranche de la population sont les suivantes : « Musulman », « Maghrébin » et enfin « Migrant ». L’étude explique que l’actualité de ces dernières années en lien avec les attentats terroristes, la situation des réfugiés et les polémiques à propos de ces thématiques ont alimenté cette haine et ce refus de l’Autre.

C’est parfois de manière décomplexée, que d’autres incidents vont circuler médiatiquement comme le cas de la manager de JD sports à Lièges qui organise une fouille parmi les employés, en les catégorisant en trois groupes par les noms suivants «  les macaques », « les arabes » ou encore « les gwères ». Des situations qui expriment parfois l’ignorance de certains sur les propos qu’ils prononcent et qui méritent plus qu’une « simple » sanction, mais un espace de sensibilisation à ces thématiques sur le racisme.

Puis, d’autres incidents seront rapportés auprès d’UNIA comme le refus d’accéder à un logement pour la simple raison d’être noir[10] , mais c’est aussi l’accès à l’emploi pour les personnes d’origines sub-sahariennes par exemple et qui reste difficile selon l’étude de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne pour –notamment- la Belgique.

Unia expliquait dans l’article « En Belgique, la couleur de peau est toujours un obstacle » que les stéréotypes reliés aux populations noires étaient encore bien présentes au sein de la population belge, cela est notamment expliqué par la propagande coloniale[11] Il est également dit ceci : « Les personnes à la peau noire sont souvent décrites comme « fiables », « honnêtes » et « tolérantes » mais aussi comme « paresseuses », « inférieures » ou encore « moins civilisées » que les autres groupes »[12]. Il y a donc un réel travail de fond à développer au sein de la société belge.

Les conséquences

Les conséquences de tout cela ne se voient pas souvent, elles se vivent surtout, au point pour certains de s’y habituer à ces réalités de terrain. Que cela soit dans la rue, au boulot, à l’école ou dans un lieu public, des propos racistes ou des actions de haine sont subis par les citoyens possédant ces identités différentes de « la norme », des identités commençant par un « m » ou une « certaine couleur de peau ». Unia soulignait l’augmentation des plaintes ces dernières années de personnes ayant subies ces discriminations, mais cela ne représente pas complètement les réalités de terrain, puisque tout le monde ne fait pas la démarche d’aller porter plainte contre ces actions ou propos racistes punissables par la Loi.

En effet, si les citoyens qui subissent ces discriminations et ce racisme aux multiples facettes prennent le temps de le dénoncer, il est tout aussi important de penser à ceux qui n’ont jamais porté plainte face à des situations similaires. Les raisons sont également multiples, notons par exemple : une personne qui subit une discrimination n’ira pas forcément se plaindre, parce que la personne ne connait pas forcément ses droits et ces institutions, ou encore parce qu’elle ne veut pas s’ajouter « un problème » en plus à ce qu’elle peut vivre au quotidien.

La médiation, la sensibilisation et une reconnaissance?

Certains tentent d’organiser des médiations afin que la communication entre les différents partis puisse apporter bien plus qu’une sanction légale. C’est une piste non négligeable. C’est aussi en ce sens qu’il faut tendre, UNIA le propose depuis quelques années déjà. De plus, bien que la Justice reste l’endroit où les crimes doivent être punis, il manque un aspect essentiel à ce genre de posture raciste et haineuse : la sensibilisation à ces questions incomprises par ces individus et la reconnaissance humaine des violences vécues. En effet, chaque personne qui commet ce genre d’actions devraient suivre une formation obligatoirement sur ces sujets et ce, afin d’ouvrir la personne aux nuances et aux réelles connaissances de ces thématiques complexes.

Aussi, ceux qui vivent ces discriminations, doivent également pouvoir obtenir un suivi gratuitement. Ces différents éléments sont mis en place dans certains cas, cela devrait devenir une règle générale, surtout lorsque l’on entend les propos de Patrick Charlier qui dit : « Au 21ème siècle, le racisme reste aujourd’hui encore fortement imprégné de ce contexte colonial » (…) Une réflexion et des actions déterminées doivent être entreprises notamment dans le cadre d’un plan d’action interfédéral de lutte contre le racisme.[13] 

Conclusion

Enfin, au-delà des différends qu’il peut y avoir entre les individus dans une société donnée, il est important se rappeler ceci : chaque individu doit faire face à des problèmes de la vie quotidienne qu’il tente de régler : un loyer à payer, un travail à trouver, une famille à protéger, une santé à respecter, un sens à donner à cette existence, c’est déjà assez à gérer sans y ajouter en plus des actions haineuses et racistes à dénoncer. C’est tout simplement un frein en plus à la cohésion sociale si précieuse au bon vivre ensemble. Courageux sont ceux qui font tout de même la démarche de dénoncer, de porte plainte et qui donneront peut-être la motivation d’en faire autant, à ceux qui se sont habitués au racisme et à la haine du quotidien…

Références:

  • UNIA, “En 2018, Unia a de nouveau ouvert plus de dossiers sur le racisme”, 21 mars 2019, [En Ligne], https://www.unia.be/fr/articles/en-2018-unia-a-de-nouveau-ouvert-plus-de-dossiers-sur-le-racisme

Quelques mots sur l’autrice: Bruxelloise depuis toujours aux origines africaines, elle est diplômée d’un master en sciences sociales et politique de l’ULB, plus précisément, en sciences de la population et du développement. Elle est l’auteure d’un ouvrage sur la Syrie aux éditions l’Harmattan, experte pour le média américain le The Huffington Post. Enseignante depuis plusieurs années dans le secondaire, elle a également travaillé pour Amnesty International. Elle est aussi médiatrice diplômée de la FWB.


[1] https://www.rtbf.be/info/regions/detail_singe-retourne-a-molenbeek-arabe-incidents-racistes-chez-les-pompiers-de-bruxelles?id=10353361

[2] https://www.rtbf.be/info/regions/detail_des-tranches-de-jambon-dans-le-casque-d-un-pompier-musulman-a-bruxelles-deja-un-incident-raciste-il-y-a-cinq-ans?id=10380045

[3] https://www.lesoir.be/258144/article/2019-11-04/le-joueur-de-charleroi-ilaimaharitra-victime-de-racisme-malines-le-kv-condamne

[4] https://www.rtbf.be/sport/football/belgique/jupilerproleague/detail_ilaimaharitra-victime-de-racisme-a-malines-le-kv-condamne-toutes-formes-de-racisme?id=10357824

[5] https://www.moustique.be/24763/si-ca-ne-te-plait-pas-retourne-kinshasa-incident-raciste-dans-un-train-entre-bruxelles-et

[6] Idem

[7] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_si-ca-ne-vous-plait-pas-retournez-a-kinshasa-altercation-raciste-dans-un-train-vers-liege?id=10343700

[8] Service indépendant de lutte contre la discrimination et de promotion de l’égalité des chances.

[9] https://www.unia.be/fr/articles/en-belgique-la-couleur-de-peau-est-toujours-un-obstacle

[10] https://www.unia.be/fr/articles/en-2018-unia-a-de-nouveau-ouvert-plus-de-dossiers-sur-le-racisme

[11] https://www.unia.be/fr/articles/en-belgique-la-couleur-de-peau-est-toujours-un-obstacle

[12] https://www.unia.be/fr/articles/en-belgique-la-couleur-de-peau-est-toujours-un-obstacle

[13] https://www.unia.be/fr/articles/en-belgique-la-couleur-de-peau-est-toujours-un-obstacle