The White Gaze

Cet article questionne la perception que la couleur blanche possède au sein de notre société. Le blanc est-il une couleur neutre ? Est-il la norme ? Ce texte nous explique la notion de regard de personnes racisées sous le prisme de la blanchité et les différents rapports de force que cela entraîne.

Comment le regard blanc déforme le visage noir

Qui est le blanc ? C’est une question que l’on ne se pose presque jamais. Là où chercheurs après chercheurs se tirent les cheveux à chercher des termes pour définir les bruns, les noirs, les immigrés, les issus de la diversité, les BAME (Black, Asian, and minority ethnic: les noirs, les asiatiques et les minorités ethniques),… Peu cherchent à définir le blanc. Pourtant, tous ces autres termes existent car ils marquent une différence face à ce qu’on considère la norme : la blanchité (notion qui permet de penser le blanc comme une couleur de peau qui produit socialement les autres couleurs de peau). 

Rokhaya Diallo et Grace Ly ont posé la question avec beaucoup de justesse dans leur podcast : les blancs ont-ils une couleur ? Car aujourd’hui, être blanc est être neutre. Être blanc, c’est le standard.1 

Cependant, la race est une construction sociale et de par là, la blanchité aussi. Quand on parle de racisation, on parle d’un processus social par lequel quelqu’un est assigné à une race. Cette race a un poids politique, social, économique, culturel… Elle influe sur nos vies. De la même manière qu’une personne racisée est traversée par ce que sa couleur représente socialement, la personne blanche l’est aussi. Dès lors, lorsqu’une personne blanche pose un regard sur ce monde, il est influencé par sa blanchité et par tout ce qu’elle implique.


Pour citer cet article : Azmat A. (Oct. 2019) « The White Gaze», Analyse n°3, Edt. Kwandika de Bamko-Cran asbl, Bruxelles.

De là, on peut parler de « white gaze », littéralement regard blanc. Aujourd’hui, le terme « male gaze » est plus connu : il désigne la reproduction du point de vue d’un spectateur masculin hétérosexuel dans la culture visuelle et cinématographique, notamment sur la femme. Qui dit male gaze dit femmes à moitié nues, positions aguichantes, longs plans caméras sur des poitrines peu recouvertes… La white gaze, c’est à peu près la même chose : regarder les personnes racisées sous le prisme de sa blanchité. Ce n’est pas un concept nouveau – c’est un terme a déjà été utilisé il y a des années de cela par des autrices telles que Toni Morrison. Cependant, la white gaze pose toujours question. Comment se manifeste ce regard blanc ? Comment structure-t-il nos narrations ? Comment influe-t-il sur l’image des personnes racisées et noires dans les médias ?

Le narrateur neutre est un narrateur blanc

Pendant longtemps, le regard masculin a été considéré comme regard neutre. Neutre comme ne prenant aucun parti, et n’étant investi d’une particularité. Ce qui se cache derrière ça, c’est dynamique de pouvoir. La neutralité est la force de pouvoir se dire hors de tout. En d’autres mots, d’être l’objet par lequel tout le reste du monde est défini. Dans le cadre de la domination masculine, prendre le regard masculin comme un regard neutre, sans position ni aggression, c’est nier en plein bloc l’existence du patriarcat.  

Cette même prise de position et cette même dynamique de pouvoir sont reproduites au cœur de la domination blanche. Le regard blanc peut également se positionner hors de tout et dès lors se placer comme plus légitime que le regard racisé et/ou noir.

Cette position de narrateur neutre a énormément de conséquences dans la manière dont la voix blanche est traitée dans les médias. Le blanc a le droit d’avoir des opinions sur tout, alors que le racisé a à peine droit d’avoir la parole sur sa propre existence. La parole blanche est raisonnée, posée, lavée de tout préjudice alors que la parole racisée sera émotionnelle, énervée, égocentrée, communautaire. Dans les débats, combien de fois n’entend-on pas des panellistes délégitimer la parole de quelqu’un qui est racisé car il n’a pas assez de distance par rapport aux racisme sur lequel il s’exprime ? Ce que cette image véhicule, c’est que nos vécus sont moins légitimes que l’observation que peut en faire une personne blanche, dite experte en la question. Qu’est-ce que ce constat dit de la white gaze et des dynamiques de domination de notre société ?  

C’est comme ça que naissent également des images comme celles de la angry black women, la ‘femme noire agressive’. Ces stéréotypes sont, à leur manière, une forme de condamnation des personnes noires qui ne se courbent pas assez facilement devant le système, qui dépassent les normes sociétales qui les encouragent à être passive, serviles, peu menaçantes et surtout, invisible.3

Car la neutralité amène également ce dernier point : l’invisibilité. Lorsque la voix qui est considérée comme la plus légitime est une voix blanche, elle écrase toutes celles qui essayent de la défier. Ce maintien du pouvoir sur le narratif véhiculé est également un maintien de la parole, et surtout… du silence. Les voix dissidentes d’une jeunesse racisée en colère sont transformées en un pâle murmure, écrasées par la raison et la neutralité d’une autorité blanche autocratique. Le gong de la voix blanche étouffe de sa main de fer les histoires des enfants d’immigrés, et ce silence perpétue une violence immense : celle de ne pas avoir droit à son histoire, à son héritage, au partage de ses expériences uniques. À ce silence se rajoute l’appropriation des voix des premiers concernés. Ces derniers n’ont pas la place pour leurs paroles, mais les blancs se permettent alors de parler à leur place. Leur légitimité sociétale fait qu’on roule un tapis rouge à leurs opinions, peu importe si elles sont fondées ou non. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des personnes blanches sont sureprésentées dans des plateaux tv sur des sujets qui ne les concernent absolument pas (pensons la question du voile, ou bien l’un ou l’autre accident raciste belge). Alors que le blanc se permet de raconter l’histoire des personnes racisées, on peut se demander : comment leur regard biaise-t-il les récits qu’ils racontent ?

Comment le blanc raconte-t-il le noir ?

La représentation des afrodescendants dans les médias blancs a déjà fait couler déjà beaucoup d’encre, et par des personnes bien plus talentueuses que moi. Je me limiterai dès lors ici qu’à donner quelques exemples d’archétypes du ‘personnage noir’ sous le prisme d’un regard blanchissant. Cette liste, bien que non exhaustive, donne une idée des seules positions où les personnes noires ont le droit d’exister dans les récits blancs. De là, on peut réfléchir au pourquoi de ces positionnements.

La première représentation, peut-être la plus connue, est celle du sauvage. Importée à l’ère de l’esclavage, l’image du noir non civilisé a la peau dure. Aujourd’hui, il prend également la forme du noir qui n’a pas acquis les valeurs dites blanches : on verra souvent des personnages noirs sexistes, homophobes, violents et dangereux. L’homme noir devient alors obstacle au progressisme (une tendance politique favorable aux réformes sociales et économiques, en opposition au conservatisme), dû à ses idées reculées qui sont liées à la mélanine dans ses veines.

Cette vision a également une variante, celle du bon sauvage. Ce terme, qui a été propagé par des auteurs tels que Montaigne ou Diderot, a une racine même coloniale. Aujourd’hui, on le voit souvent à travers des personnes noires toujours peu civilisées mais lavées de leur danger, digne d’exister seulement après être rentrées en contact avec des blancs. Typiquement, dans les films centrés sur les jeunes de banlieue, on aura un personnage racisé dont la vie tombant en ruine sera remise sur pied suite à sa rencontre avec un professeur blanc qui lui apportera une connaissance associée à la blanchité (ex : la danse classique dans Take the Lead ou l’éloquence dans Le Brio). S’ils ont réussi, c’est parce que le professeur blanc s’est sacrifié pour eux, et parce qu’ils ont abandonné leurs identités communautaires pour tendre vers un modèle plus blanc.

Une autre image qui peut exister est celle de la personne noire en détresse. Les campagnes d’aide au développement s’entêtent à créer des énormes, affiches avec des femmes désemparées, des enfants qui ont la peau sur les os, le regard vide ou empli de tristesse. Dans ces campagnes, on véhicule encore une fois l’image d’une personne noire qui est faible et qu’il faut sauver. La question qui se pose est également celle-ci : est-ce qu’il y a une seule personne dans les équipes commerciales de ces associations qui s’est déjà demandé ce que vivent les personnes afrodescendantes quand c’est cette image d’elles qui est dominante dans l’espace public ? 

Une dernière case que je citerai concerne tout particulièrement la femme noire : celle de la sexualisée. Depuis Saartjie (La vénus noire) jusqu’au blackfishing (influenceuses blanches qui se font passer pour noires), il existe une fascination malsaine ainsi qu’une illusion de droit sur le corps des femmes noires. On les hypersexualise tout en les déshumanisant. Ce regard, qui fait rencontrer le regard masculin et le regard blanc, crée une forme de racisme sexuel. 4 Ceci ne sont que quelques exemples de rôles dans lesquels les personnes racisées et noires peuvent être restreintes dans les récits blancs. La liste complète serait bien plus longue… Ce qui est mis en lumière avec ces exemples, c’est le genre de narratif que le regard blanc choisit de mettre en avant. La personne noire est toujours en situation d’infériorité. Elle a besoin d’être utilisée, sauvée, civilisée par le blanc. Pourquoi le blanc ne raconte-t-il si peu d’histoires de personnes noires fières, emancipées, heureuses ? Pourquoi creuse-t-il dans le pathos, la douleur de l’existence noire, pour la servir sur un plateau à une audience blanche qui va déguster cette souffrance ? Encore une fois, on peut mettre en avant ce qui est choisi d’être raconté, et ce qu’on choisi de cacher. Et dans ce qui est raconté, le regard blanc crée aussi un cadre de représentation pour quelque chose d’autre que la personne noire : la blanchité.

Comment le blanc se raconte-t-il lui-même ?

Encore une fois, la position que la personne qu’il prend dans ses récits est loin d’être neutre. Souvent, elle reproduit au contraire des dynamiques de pouvoir. 

Effectivement, au travers de ses récits, le blanc peut se donner différentes places, qui sont souvent positives. Combien de fois ne sommes nous pas confrontés à des images de sauveurs blancs dans les récits racontés par ces derniers ? Le blanc qui ose rentrer dans la banlieue, celui qui crée une connexion avec le racisé, celui qui aide le migrant… Un ’trope’(figure de rhétorique par laquelle un mot ou une expression sont détournés de leur sens propre) que je trouve particulièrement osé est celui du ‘gentil blanc abolitionniste’, qui sauve l’un ou l’autre esclave… et qui du coup, est plus adulé que le personnage noire elle-même (ex : Brad Pitt dans 12 Years A Slave). Le même phénomène peut se produire avec un blanc raciste, mais qui fait un effort au cours de ses rencontres avec une personne noire trouve sa rédemption et devient l’un des Gentils Blancs (ex : Viggo Mortensen dans Green Book).

Or, la réponse au racisme structurel n’est pas la gentillesse individuelle, mais un combat pour un changement systémique. À travers ses récits, les personnes blanches véhiculent un fantasme du Bon Blanc Pas Raciste. Mais doit-on vraiment faire l’éloge des blancs qui font preuve d’un minimum d’empathie envers les personnes racisées et noires ? Est-ce que le cœur de la lutte antiraciste n’est pas autre part ? 5

Ce que ce positionnement engendre également, c’est un focus qui glisse de la personne noire vers la personne blanche, qui devient le nouvel héro admirable de l’histoire. Encore une fois, la personne racisée est limitée à un rôle passif, celui d’outil pour faire avancer l’histoire et le développement personnel de la personne blanche. Bref, c’est un instrument, un token (un symbole) dans une histoire qui tourne autour de la blanchité.

Sortir de la white gaze

Le constat est là : le regard blanc existe et il se réapproprie nos récits, nos combats de personnes racisées et ceux des afrodescendants. Comment pouvons-nous renverser ces dynamiques pour reprendre le pouvoir sur nos récits ? Comment sortir du prisme de la blanchité ?

Je pense qu’il n’y a pas de réponse unique à cette problématique. À mon sens, pour sortir du regard blancs, il faut réinventer nos méthodes de création hors d’un cadre neutre qui nous a été imposé comme le seul possible. C’est ainsi que l’ont pourra faire émerger de nouvelles narrations, de nouvelles dynamiques, de nouvelles créations. C’est d’ailleurs déjà le cas dans les films comme Moonlight ou Get Out : d’un coup, les corps noirs prennent une autre place où ils peuvent exister dans une complexité, une pluralité, un être vrai… Une position qui leur est rarement accordée dans les narratifs blancs. Ces créations seront très certainement taxées de communautaires. Mais la blanchité ne crée-t-elle pas elle aussi pour sa propre communauté ? Pourquoi n’investirions-nous pas dans notre entourage, pour pouvoir créer des ponts entre nos expériences ? Des récits qui nous concernent premièrement, peu importe que les personnes blanches ne puissent pas y trouver de repères ? Face à l’adversité, la réponse réside peut-être dans la communauté, et dans la conscience que tout ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous.

NDA :  En termes de positionnement, cet article est écrit par une femme racisée non-noire. À plusieurs instances, j’ai tenu à faire la distinction entre personnes noires ou afrodescendantes et racisées. Il y a des réalités qui sont vraies pour les personnes noires qui ne le sont pas pour toutes les personnes racisées. Cette distinction voulait éviter de mettre toutes les expériences non-blanches dans un même sac, et de par là, effacer la négrophobie qu’il peut exister au sein des communautés racisées non-noires.

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1 Reni Eddo Lodge développe cette question très pertinemment dans « Why I’m No Longer Talking To White People About Race » dans son chapitre sur le privilège blanc.

2 Définition selon Oxford Reference.

3 Définition de l’angry black woman selon D. Pilgrim dans « Understanding Jim Crow: Using racist memorabilia to teach tolerance and promote social justice. » 

4 Natalie Morris a écrit un article sur le sujet dans le Metro UK qui explique les racines de ce racisme sexuel et son lien avec l’esclavage qui est une bonne porte d’entrée sur la question.

5 À creuser avec Robin diAngelo dans son article « White people assume niceness is the answer to racial inequality. It’s not ».

Références:

  • Podcast, Kiffe ta race de Rokhaya Diallo et Grace Ly
  • Film Moonlight, réalisé par Barry Jenkins
  • Le racisme est un problème de Blancs (Why I’m No Longer Talking to White People About Race) Livre de Reni Eddo-Lodgedans son chapitre sur le privilège blanc.

Arshia Azmat est une jeune graphiste de descendance indienne, dont le travail tourne autour de la narration et des identités. Sa quête est celle des mots justes, pour pouvoir traiter de ces sujets avec sensibilité. Depuis quelques années, elle est de plus en plus impliquée dans le militantisme antiraciste, avec comme porte d’entrée sa participation au zine décolonial Kumbuka.